Aujourd’hui, j’entame un cycle de quatre articles qui a pour but de vous faire connaître une maison d’édition très importante pour moi, et que j’ai à cœur de défendre depuis quelques années … Je l’ai d’abord abordée en tant que lectrice curieuse, à travers un de ses auteurs, Duong Thu Huong (Vietnam). Au-delà de la qualité littéraire des ouvrages de cet auteur, je me suis rendu compte de l’importance du graphisme de l’objet livre publié par Sabine Wespieser. L’année suivante, alors étudiante en Master Monde du Livre, je me suis donnée pour but de creuser cette question, et j’ai effectué un petit mémoire sur cette maison d’édition. Après d’incessantes recherches, de nombreuses lectures, et une interview avec l’éditrice elle-même, j’ai circonscrit son projet éditorial original, et je pense qu’il l’est suffisamment pour mériter d’être davantage connu. C’est le but de la publication de ces articles, tirés en partie de mon mémoire.

Bonne lecture !

Pour démarrer cette saga, je vous laisse apprécier l’originalité et la qualité des ouvrages de cette maison.

       La première de couverture

L’intérieur

Bref,

Une maquette identifiable, blanche, sobre, inscrite dans l’histoire d’un sens et d’une forme, dans une belle tradition d’édition.(ANDREUCCI, Catherine, « Sabine Wespieser », Livres Hebdo, 7 mars 2008)

QUELQUES ELEMENTS SUR LE GRAPHISME :

Pour bien comprendre l’intérêt d’une telle création, il est nécessaire en premier lieu d’en analyser les diverses composantes, car d’après l’éditrice, la forme produit du sens. Globalement, les livres sont plus carrés que rectangulaires : avec Actes Sud, Hubert Nyssen s’était justement démarqué par des objets au contraire plus longs que les ordinaires. Ici, elle se démarque par le phénomène inverse. Or, lorsque les livres sont empilés sur une table, cette forme fait immédiatement une différence car cela en fait un ouvrage situé entre le livre broché et le livre de poche. La prise en main par le lecteur se fera alors différemment, car le livre s’ouvre plus facilement, étant plus équilibré.

La couverture : le choix exclusif de la typographie est frappant, par comparaison avec les ouvrages actuels qui sont très souvent ornés de photographies, comme ceux d’Amélie Nothomb, publiée par les éditions Albin Michel. Ici, au contraire, la première de couverture laisse toute sa place au titre et aux noms des auteur et éditeur. Par cette sobriété, Sabine Wespieser entre ainsi dans la catégorie de grands éditeurs comme les Editions de Minuit qui privilégient la sobriété sur le tape-à-l’oeil qui caractérise les livres qui doivent attirer ainsi des « clients » pour se vendre.

Les couleurs : le camaïeu de brun qui est utilisé, c’est-à-dire l’utilisation d’un dégradé, renforce cette sobriété et souligne la volonté de créer un objet esthétique, avec une harmonisation très forte mais aussi très douce des différents coloris utilisés. La seule touche de couleur est celle du surlignage des titres et des noms des auteurs, inscrits en lettres majuscules. Sur les étalages des magasins, ce que l’on aperçoit souvent c’est la photographie de l’auteur, ou alors le prix qu’il a obtenu : le titre de l’oeuvre est souvent écrit en petits caractères et est très peu visible. En redonnant une place centrale à ces deux informations, Sabine Wespieser remet ainsi l’auteur au centre du processus de création et d’édition. De la même façon, il est rare que l’on précise dès la première de couverture le nom du traducteur, souvent relégué en arrière-plan sur la première page : ici, il est certes écrit en plus petit que celui de l’auteur, ce qui est logique, mais il est tout de même mis en avant, soulignant ainsi son rôle essentiel. Enfin, elle met en évidence le nom de sa maison : jouant toujours sur le dégradé de couleurs, elle le détache des autres inscriptions en modifiant la typographie, et en l’encadrant d’un cartouche qui possède l’avantage de ne pas passer inaperçu, tout en restant discret vis-à-vis des autres acteurs qui ont permis l’existence de ce livre.

La tranche : en continuité avec cette première de couverture par sa coloration marron foncé se remarque de loin, dans les rayons de bibliothèques par exemple où il tranche avec les couleurs souvent plus claires.

Le papier : relativement doux au toucher, sa couleur blanc cassé permet d’atténuer le ton souvent trop agressif pour l’oeil du blanc pur. Son épaisseur lui permet aussi d’être plus solide : c’est un objet conçu pour durer, ne pas s’abimer trop vite, alors que d’autres livres, les poches par exemple, ont le désagréable inconvénient parfois d’être plus fragiles, les pages se détachant à la longue, l’encre déteignant,…

L’encre  : de couleur marron, elle rend la lecture plus douce, car elle tranche moins sur le papier.

La mise en page  : très travaillée pour que le lecteur entre pas à pas dans le livre. La page de garde marron renforce la noblesse de l’ouvrage, en faisant marquer une pause au moment où on l’ouvre : on n’entre pas directement dans le texte, mais petit à petit en découvrant chaque détail. Dans un aspect pratique, elle permet aussi de renforcer la couverture.

Le texte est très aéré : les marges sont réfléchies suivant des proportions, et réparties harmonieusement autour du texte. Par cette disposition, elles créent une aération essentielle du texte. Ce dernier est par ailleurs aussi très bien interligné, de manière à permettre un véritable confort de lecture. Au contraire, les interlignes sont souvent très réduits dans des poches, on peut s’y fatiguer et perdre le fil : mais pour leurs créateurs, l’important est de réduire le nombre de pages pour limiter les coûts. Cette aération est très importante car elle souligne d’autant plus le texte. Au contraire, dans d’autres livres, si le texte occupe toute la place, il ressortira beaucoup moins.

Les choix typographiques sont donc majeurs et assurent une belle lisibilité.

A suivre … (Episode 2 / Episode 3 / Episode 4)