Aujourd’hui, je voudrais revenir sur la politique d’auteurs menée par Sabine Wespieser, car comme elle le dit elle-même :

Le plaisir, c’est de créer des auteurs et de les faire grandir avec la maison d’édition. L’édition littéraire, c’est un compagnonnage. Je fais un vrai travail d’éditeur, or il y a de moins en moins de vrais éditeurs dans les grandes maisons. Etant de petite taille, je n’ai pas de pression économique et je peux donc accorder à tous mes auteurs autant d’attention. Les auteurs déjà publiés dans les grosses maisons me sollicitent parce que j’accompagne tous mes auteurs. Dans les grosses maisons, il y a des laissés-pour-compte. Et les auteurs sont conscients de ça.1

Pour Sabine Wespieser, il est indispensable de créer une identité de la maison, ce qui ne peut passer que par une cohérence du fonds : ses auteurs participent bien évidemment de celle-ci. Cette cohérence exige aussi de ne pas s’éparpiller, car une ligne éditoriale ferme est la garante de son identité, ligne qui n’est autre que celle qu’elle s’est fixée à la création de sa maison; idée commune à la plupart des éditeurs indépendants, qui montre que l’objectif n’est pas la rentabilité, sinon celle-ci l’appellerait à se diversifier, mais bien la médiation.

Apparemment, ces méthodes de sélection fonctionnent : ils étaient 30 000 lecteurs à partager son avis avec Nuala O’Faolain (Chimères, Best Love Rosie), 60 000 pour Duong Thu Huong (Terre des Oublis)2. C’est une prise de risques, mais si défendre ses goûts est essentiel, les faire partager aussi : elle se rassure sur ses choix au fil du temps, et l’on pourrait ajouter, au fil de ses succès. Bien sûr, il s’agit de rentabiliser les risques pris, et c’est pour cela que son implication personnelle est le moteur de son entreprise : elle est l’exemple même que l’édition est un métier polyvalent, aux confluents de la culture, de la création, de la chose la plus intime, la plus complexe, la plus indéfinissable, et de l’économie.

Mais si elle laisse beaucoup de place à ses auteurs, rien ne l’empêche de s’ouvrir aux nouveaux talents, une démarche qui s’avère indispensable pour la vitalité de sa maison. Et comme ses auteurs ne publient pas beaucoup de livres tous les ans, cela laisse de la place. En 2005 par exemple, sur 9 titres publiés, quatre avaient été écrits par des auteurs non inscrits auparavant dans son catalogue. En 2010, il se trouve que tous ses auteurs étaient en train d’écrire, elle va donc devoir trouver de nouveaux auteurs, mais ils ne manquent apparemment pas !

Dans son choix, la décision initiale la plus importante fut de ne publier que des romans: cette spécialisation lui permet de bien connaître son domaine, de s’inscrire dans une continuité, qui participe aussi de l’identité de sa maison. Cela prouve que pour elle, le style romanesque est capable de restituer une vision du monde aussi bien qu’un ouvrage de géographie ou qu’un essai politique. Il peut aussi bien en faire comprendre le fonctionnement; se faire l’écho de l’histoire, comme avec L’Invention de la Vénus de Milo de Takis Théodoropoulos ou Mille Regrets de Vincent Borel (qui retracent respectivement la découverte de la Vénus de Milo par Dumont d’Urville, et les luttes de pouvoir au XVIe siècle entre Charles Quint et Soliman le Magnifique); évoquer l’actualité, avec La mémoire de l’iceberg d’André Rollin (de 1965 à 2005, quarante ans de vie parisienne, par un témoin privilégié du monde des lettres, à la fois romancier et critique). La forme romanesque comporte des richesses parfois insoupçonnées : changeant de point de vue à volonté, le roman peut aller jusqu’à adopter celui des choses, comme dans Les Vivants et les Ombres de Diane Meur qui raconte l’histoire d’une famille sur plusieurs générations à travers le récit de la maison familiale, qui s’avère par ailleurs souvent plus humaine que ses habitants. Le roman suffit donc bien à Sabine Wespieser pour remplir toutes les tâches qu’elle a assignées à la littérature.

En premier lieu, son travail a été sanctionné par les quelques prix et surtout par le succès de certains des ouvrages publiés : ces « best-sellers » lui permettent d’assurer un équilibre à sa maison, afin de pouvoir publier les premiers romans des nouveaux auteurs.

En effet, dès 2005, elle semble avoir atteint un équilibre grâce à La Petite Trotteuse et au Canapé rouge de Michèle Lesbre, ainsi qu’à Terre des oublis de Duong Thu Huong. Equilibre par ailleurs confirmé par le prix Fémina étranger décerné en 2006 pour L’Histoire de Chicago May de Nuala O’Faolain : elle a donc réussi à dépasser la grande fragilité qui caractérise les petites maisons d’édition à leurs débuts. Ce prix (et les nombreux autres qui suivront) contribue à lui faire acquérir une certaine visibilité nationale; mais aussi et surtout des ressources importantes qui lui permettent de publier des ouvrages destinés à avoir moins de succès mais qui lui tiennent tout autant à coeur.

Il y a trois auteurs qui ont accompagné le décollage de la maison : Nuala O’Faolain, Michèle Lesbre et Duong Thu Huong. Tout d’abord, Nuala O’Faolain, qui lui a confié la gestion de ses droits, publie Chimères en 2005 : il se vend à 15 000 exemplaires. Désormais décédée, cette dernière faisait totalement confiance à son éditeur en France, pays qu’elle affectionnait particulièrement. Son premier livre, On s’est déjà vu quelque part ?, a connu un succès phénoménal, surtout aux Etats-Unis, et a généré un phénomène d’identification auprès de toute une génération de femmes. Elle décide alors de se consacrer à l’écriture. Son dernier ouvrage, publié à titre posthume en août 2008, Best love Rosie, est un hymne à la vie, et est exemplaire de son oeuvre.

Le deuxième auteur important pour Sabine Wespieser est Michèle Lesbre, qui la suivit d’Actes Sud dès qu’elle fonda sa maison : elle se fit connaître avec La Petite Trotteuse, oeuvre dans laquelle la narratrice semble suivre une impulsion venue de ses origines qui la pousse à visiter des maisons, dans lesquelles ses sensations présentes se mêlent à des souvenirs qu’elle avait oubliés. Comme le dit son éditeur,

Jamais Michèle Lesbre n’est allée si loin dans l’entrelacement de son expérience intime et de la fiction, et jamais elle n’a montré de manière si lumineuse le pouvoir rédempteur des mots, qu’elle tisse comme un enchantement. 3

Sabine Wespieser est en effet très attachée au travail de cet auteur, ce dont on a la preuve lorsqu’elle a défendu en 2009 son dernier roman, Sur le sable, roman qui a eu un certain succès pour le moment. L’article dans Télérama est révélateur :

Il y a dans les romans de Michèle Lesbre un charme tenace qui tient à la simplicité de son écriture, à la limpidité de son style délivré de tout effet, à l’infinie sensibilité de son regard, aussi aigu que généreux. Sur le sable dit avec autant de force que de douceur des émotions universelles et essentielles, la fragilité de nos existences trouées de deuils et d’occasions manquées, le mystère irréductible des êtres qui nous sont les plus proches, les sables mouvants de la mémoire et l’impossibilité, à jamais, d’accéder à la vérité de nos vies. Aucune tristesse pourtant dans ce texte lumineux, aucune mélancolie, ni nostalgie. Juste un regard lucide, qui enrichit et renforce. Si tout est provisoire, si la vie ne laisse que des empreintes sur le sable, il faut « saisir les choses et les gens, ne rien laisser filer, jamais ».

L’intuition de Sabine Wespieser pour cet auteur s’est par ailleurs révélée bonne puisque Michèle Lesbre a été finaliste du dernier Goncourt pour Le Canapé rouge (35 000 exemplaires vendus) qui a donné une visibilité supplémentaire à son entreprise. Avec la publication de Sur le sable, Sabine Wespieser a eu l’occasion d’affiner ses critères de choix par cette histoire singulière qui parvient à parler de l’universel, reposant sur la grâce de son écriture qui invente des mondes.

Enfin, Duong Thu Huong avec Terre des oublis : lorsqu’elle l’a lu, l’éditeur a eu le sentiment de tenir un chef d’oeuvre. D’un style aussi flamboyant que les deux auteurs précedemment évoqués, elle évoque pourtant un thème extrêmement différent au premier abord, même si des rapprochements peuvent être établis: ayant pour cadre le Vietnam de l’après guerre, l’histoire est celle d’une femme heureuse remariée, mais dont l’ancien mari revient de la guerre et la réclame. Tissant avec soin et passion la relation intime qui se joue entre ces trois personnages, elle réussit à créer, tout comme avec Sur le sable de Michèle Lesbre, un livre magistral où une histoire singulière est l’occasion de l’évocation d’une société pétrie de principes moraux et politiques, tout en convoquant leur quotidien dans une somptueuse description de sons, d’odeurs et de couleurs : la forme produit bien du sens ici, dans l’importance accordée à l’écriture et au pouvoir des mots.

Ces trois femmes, dans lesquelles l’éditeur se reconnaît complètement, ont connu un succès croissant : le prix des lectrices de Elle pour Duong Thu Huong, le prix Femina étranger pour Nuala O’Faolain, la reconnaissance de Michèle Lesbre dans la sélection du Goncourt. Elles sont emblématiques de la maison, car elles l’ont fait connaître.

Comme celui d’Actes Sud, le catalogue de Sabine Wespieser Editeur laisse une large place aux auteurs étrangers : Tariq Ali, Joseph Coulson, Duong Thu Huong, Nuala O’Faolain, Takis Theodoropoulous, etc. Les titres étrangers nourrissent 50% de son catalogue. Pour elle, cette ouverture au-delà du cadre français est indispensable. Ajoutons que ses auteurs sont cependant tous nourris par un imaginaire de l’ailleurs : dans Le Canapé rouge, l’auteur française Michèle Lesbre fait ainsi voyager son héroïne en Russie, et nous fait découvrir ce pays au fil des rencontres et des découvertes qu’elle fait à bord du Transsibérien.

1.LEGENDRE, Bertrand, ABENSOUR, Corinne, Regards sur l’édition, T2, Les nouveaux éditeurs (1988-2005), Paris, La Documentation française, coll. « Questions De Culture », 2007

2. « L’écurie de Sabine Wespieser », Blog A bride abattue, 8 avril 2009, disponible sur < http://abrideabattue.blogspot.com/2009/04/lecurie-de-sabine-wespieser.html > (consulté en octobre 2009)

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