L’auteur :

Yannick Haenel est co-créateur de la Revue Ligne de risque. Professeur de français jusqu’en 2005, il a publié plusieurs romans dont Cercle qui a reçu le Prix Décembre et le Prix Roger Nimier. Il est chroniqueur pour le magazine de littérature et de cinéma TRANSFUGE depuis 2010.

Il a reçu le Prix Interralié et le Prix Roman Fnac pour Jan Karski en 2009.

Le livre :

Il est composé de trois parties. La première décrit un épisode du tournage du film Shoah de Claude Lanzmann dans lequel Jan Karski a été un témoin important. La seconde est une reprise du livre (Story of a secret state) que Jan Karski a écrit en 1942 et publié en 1944 qui raconte sa vie de résistant polonais. La troisième est un récit fictionnel sur les pensées de Jan Karski à la fin de la guerre, et les circonstances qui l’ont poussé à témoigner dans Shoah.

(Je viens d’ailleurs de lire que Lanzmann a attaqué l’auteur en l’accusant de falsification historique, en particulier dans la troisième partie. Yannick Haenel lui a répondu en invoquant sa liberté de romancier).

Ce que j’en ai pensé :

C’est un roman un peu difficile à commenter. La première partie m’a un peu énervée, je ne parvenais pas à rentrer dedans. La seconde est somme toute un récit classique de la vie d’un résistant pendant la Seconde guerre mondiale. La troisième est intéressante par les réflexions originales qu’elle propose, en ce qu’elles sortent des discours habituels sur la victoire des Alliés. Finalement c’est la réunion des trois parties qui en fait un très bon ouvrage.

Même si j’étais a priori un peu lassée par tous les romans sur la Seconde guerre mondiale dont on est impitoyablement bombardé à chaque rentrée littéraire, j’ai finalement été séduite. Je ne vais pas m’attarder sur ce qui ressemble à tous les romans sur cette guerre (« Jan Karski touche ici à quelque chose de vertigineux : il comprend que le mal est sans raison » ), mais plutôt pointer ce qui m’a semblé original :

– Le récit de la vie des Polonais pendant la Seconde guerre mondiale, et pas seulement des Juifs. On a au final très peu de témoignages sur ce que d’autres pays ont pu vivre durant cette période. Ici, « Jan Karski est témoin de l’infamie allemand, dont la machine répressive s’applique à rendre le quotidien des Polonais invivable.  Fermeture des écoles et interdiction par les Allemands de tout enseignement. Programme de famine qui maintient chaque habitant sous le niveau minimal d’alimentation. Déportation systématique des nouveaux-nés polonais. » Certes, il insiste beaucoup sur le courage des Polonais, faisant peut-être l’erreur de trop vouloir généraliser l’attitude de ces derniers, sans nuance : « Etre polonais voulait dire être contre toutes les tyrannies ». On a trop souvent l’image du Polonais antisémite dénonçant les Juifs à tour de bras. On ne prend pas assez conscience, je pense, que la Pologne a été littéralement écrasée par deux pays, l’Allemagne et la Russie. Ou le drame d’une nation que l’on veut effacer de la carte, non pas seulement géographiquement mais aussi culturellement.

– La réflexion sur le rôle de la parole, du témoin qui doit dépasser l’horreur de sa vie : « C’est grâce à Claude Lanzmann que j’ai réussi, comme des dizaines d’autres témoins, à revenir du silence – à me faire entendre. »

– L’impuissance d’un homme qui a voulu se faire entendre en prévenant les Alliés de ce qui se passait. « Et pourtant le livre n’a rien changé. Si un livre ne modifie pas le cours de l’Histoire, est-ce vraiment un livre ? » D’où l’intérêt de la réflexion sur l’attitude des Alliés et la blague qu’est le procès de Nuremberg, un mois avant Hiroshima et Nagasaki. « Au fond j’avais fait l’expérience  de la fin de ce qu’on appelle l' »humanité ». Le mot « humanité » s’est tellement compromis au cours du XXe siècle qu’à chaque fois qu’on l’emploie, il semble qu’on se mette à mentir. »

Bon ce billet est déjà un peu long mais il y a tellement de choses à dire sur ce livre … le mieux est que vous le lisiez !

PS : de mon côté, je me dépêche de me procurer Shoah de Lanzmann, qui me semble être une lacune dans ma culture … 🙂