« A quoi ressemblait la vie dans votre famille, Savannah ?

– C’était Hiroshima, répondit-elle.

– Et à quoi ressemble votre vie depuis que vous avez quitté cette merveilleuse famille ?

– Nagasaki, dit-elle, toujours sans se retourner.

– Donnez-nous le titre du poème que vous avez écrit en l’honneur de votre famille, dis-je.

– « Histoire d’Auschwitz », dit-elle.

– Et maintenant, nous arrivons à la question cruciale. Qui aimez-vous plus que tout au monde ?

– J’aime mon frère, Tom Wingo. Mon jumeau merveilleux, formidable. »

Voici le résumé de ce magnifique livre que je viens de terminer, véritable hymne à la famille et incomparable description de la Caroline du Sud, Etat de pêcheurs de crevettes, racistes et conservateurs.

Pat Conroy, né en 1945 en Géorgie, nous livre ici un extraordinaire roman, impressionnant par sa profondeur, la richesse de ses enseignements et de ses expériences presque traumatisantes, à l’instar du héros, Tom Wingo. Dès le début, ce dernier nous fait comprendre qu’il a vécu une enfance horrible et que deux événements majeurs ont marqué sa vie d’adulte. A 37 ans, il considère qu’il a raté sa vie. A l’occasion d’une nouvelle tentative de suicide de sa sœur jumelle, il va se confier au psy qui tente de comprendre cet acte désespéré. Il revient alors longuement sur sa vie, sur sa famille surtout. Et petit à petit, les pièces se mettent en place.

On assiste ici à un véritable appel au secours d’un homme qui se noie dans son passé, qui ne parvient pas à le dépasser, à pardonner. Comme s’il s’enfonçait sans cesse dans les marais de son enfance, dans la boue de sa mémoire.

Pat Conroy est un formidable conteur, (je sentais presque l’odeur des crevettes à la fin …), qui heureusement a doté son personnage d’un humour cynique essentiel permettant de relativiser l’horreur des événements racontés. Je garderai toujours en mémoire des scènes extrêmement fortes, qu’elles soient positives ou négatives, comme l’affaire avec Todd Newbury, ou la lutte pour sauver le marsouin blanc, et enfin l’action de Luke … Pat Conroy a parfaitement rendu l’esprit d’une ville des années 1980 dans ce coin perdu des Etats-Unis, en décrivant ses luttes, ses ruptures, ses habitants.

De plus, il a réussi à dessiner des personnages qui n’ont rien de positif, mais l’on se sent pourtant très proches d’eux : Tom, peureux, lâche mais pourtant terriblement sensible; Savannah, blessée, moraliste, qui méprise le Sud qui l’a fait devenir ce qu’elle est; Luke, finalement le plus grand de la fratrie, le plus touchant; mais je ne vous en dit pas plus …

En bref, un roman qui m’a proprement bouleversé, au point que j’ai eu du mal à en commencer un autre pendant les quelques jours qui ont suivi. Certes, il est extrêmement dur, mais le lecteur se retrouve emporté au coeur de cette petite ville, dans cette famille, et on ne peut reposer le livre qu’une fois terminé (ce qui est embêtant car il fait quand même 500 pages, avec une écriture bien serrée …)

Pour conclure, un livre à lire absolument car il vous fait vivre une expérience de lecture extraordinaire, et qu’il restera longtemps dans votre mémoire …


Incursions dans le livre

« J’appris de ma mère que la loyauté était la façon de faire bonne figure quand on fondait toute sa vie sur une accumulation de mensonges insignes. » « Elle m’enseigna à détester l’expression loyauté familiale plus que n’importe quelle expression de notre langue ».

« Ma vie ne commença réellement qu’à dater du jour où je trouvai en moi la force de pardonner à mon père d’avoir fait de mon enfance une longue marche de la terreur. »

« Notre vie dans la maison au bord du fleuve avait été dangereuse et nocive, pourtant, nous nous accordions à lui trouver des aspects merveilleux. Elle avait en tout cas donné des enfants extraordinaires et vaguement étranges. »