L’auteur

Julien Gracq (pseudonyme de Louis Poirier; 1910-2007), agrégé d’histoire, écrit son premier roman en 1937 avec Au château d’Argol. Après ce premier ouvrage, il construit petit à petit une œuvre de romancier, de poète, de nouvelliste, de dramaturge et d’essayiste. Ainsi seront publiés, toujours chez le même éditeur, José Corti, dix-huit livres. En 1951, il reçoit le Prix Goncourt pour Le rivage des Syrtes, prix qu’il refusera (et sera le premier à le faire dans l’histoire du prix). En 1989, il est l’un des rares écrivains publié de son vivant dans la Pléiade. Après 1992, il se retire dans son village de naissance, très éloigné des cercles littéraires et des parades mondaines.

Le livre

Ce pamphlet est publié en 1950 dans la revue Empédocle. Il s’agit d’une violente condamnation des mœurs mercantiles et mondaines de l’édition de l’époque. En réalité, on y retrouve nombre de traits qui sont encore valables aujourd’hui, en faisant un ouvrage encore d’actualité pour certains points.

Ce que j’en ai pensé

Il est difficile de rendre compte de ce petit ouvrage, extrêmement dense et très virulent. Je vais cependant tenter de faire ressortir quelques parties intéressantes :

« L’époque, malgré le foisonnement évident des talents critiques […] semble plus incapable qu’une autre de commencer à trier elle-même son propre apport. On ne sait s’il y a une crise de la littérature mais il crève les yeux qu’il y a une crise du jugement littéraire. » N’en sommes-nous pas là aujourd’hui ? n’est-ce pas pour cela en partie que tous ces blogs littéraires sont créés ? justement parce que les critiques littéraires se font moins nombreux ou déçoivent les attentes du public ? Cela me fait penser à cet article que j’ai lu récemment qui interrogeait la manière dont les ouvrages étaient sélectionnés et sur quels critères… (il faut que je le retrouve ..)

« Car l’écrivain français se donne à lui-même bien moins dans la mesure où on le lit que dans la mesure où « on en parle. » « Un anxieux, un essouflé « Je suis là !… j’y suis – j’y suis toujours ! est parfois ce qui s’exprime de plus pathétique, pour l’oeil un peu prévenu, au travers des pages de tel romancier de renom. »

– D’après lui, une fois qu’un écrivain français a été publié une fois, il sait qu’il a été « adopté » à vie, qu’il est entré dans le circuit, et qu’il trouvera toujours à se faire de nouveau éditer. « On dirait qu’en France on ne consent à lire (mais à lire vraiment) un auteur qu’une seule fois : la première; la seconde, il est déjà consacré, embaumé dans ce Manuel de littérature contemporaine que l’opinion et la critique s’ingénient à tenir à jour. »

– Au début du siècle, le public avouait ne pas comprendre telle ou telle théorie littéraire. Désormais ces théories sont admises et quiconque émet une théorie obscur acquiert un prestige immédiat : la métaphysique a débarqué en littérature. Sur ce point-là, je ne suis que moyennement d’accord : depuis les 50 dernières années, je trouve que justement la métaphysique a déserté la littérature …

– Pour Gracq, il ne s’agit plus d’une « lente pénétration » d’une œuvre, d’une lente digestion, mais « de pourvoir sans délai à des vides parmi les têtes d’affiche ». C’est-à-dire que l’on insiste davantage sur l’écrivain lui-même, qui paraît partout, à tout moment, que sur son œuvre qui conquerrait tranquillement son public. « L’écrivain moderne est devenu une figure de l’actualité. » affirme Gracq. J’ai trouvé ce passage intéressant car finalement il marque la naissance de notre système littéraire aujourd’hui où quelques auteurs paraissent partout, publient des livres une fois par an, reçoivent tous les prix, etc.

J’ai essayé de rendre compte des quelques réflexions de Gracq que je trouve encore pertinentes aujourd’hui sur le système éditorial français. Il questionne ainsi très subtilement, entre autres, les modes de publication, la figure de l’écrivain qui prend une place plus importante que ses écrits, la place de la lecture dans la société (il faisait déjà la réflexion sur les Français lisent de moins en moins …), l’obscurité gardée autour de pratiques qui n’ont que peu de rapport avec la littérature, etc.

C’est donc un petit livre très intéressant, certes dépassé sur certains points, mais c’est ce qui rend d’autant plus frappant la prise de conscience que certaines choses n’ont pas changées depuis 50 ans …

Citation

[…] le Français, lui, se classe au contraire par la manière qu’il a de parler littérature, et c’est un sujet sur lequel il ne supporte pas d’être pris de court : certains noms jetés dans la conversation sont censés appeler automatiquement une réaction de sa part, comme si on l’entreprenait sur sa santé ou ses affaires personnelles – il le sent vivement – ils sont de ces sujets sur lesquels il ne peut se faire qu’il n’ait pas son mot à dire. Ainsi se trouve-t-il que la littérature en France s’écrit et se critique sur un fond sonore qui n’est qu’à elle, et qui n’en est sans doute pas entièrement séparable : une rumeur de foule survoltée et instable, et quelque chose comme le murmure enfiévré d’une perpétuelle Bourse aux valeurs. Et en effet – peu importe son volume exact et son nombre — ce public en continuel frottement (il y a toujours eu à Paris des  »  salons  » ou des  » quartiers littéraires « ) comme un public de Bourse a la particularité bizarre d’être à peu près constamment en  » état de foule « ): même happement avide des nouvelles fraîches, aussitôt bues partout à la fois comme l’eau par le sable, aussitôt amplifiées en bruits, monnayées en échos, en rumeurs de coulisses[…].

Lettre G !