Aujourd’hui, je veux vous faire découvrir un poème splendide que je ne connaissais pas la semaine dernière ! Mais vous allez voir, il vaut le détour …

L’auteur

C’est un poème de Rimbaud, écrit en 1870 et envoyé à Banville, un poète parnassien, montrant ainsi sa volonté de suivre les principes de l’Art pour l’Art.

Arthur Rimbaud écrit ses premiers poèmes à quinze ans. Ses derniers à vingt ans. Lui, pour qui le poète doit être « voyant » et qui proclame qu’il faut « être absolument moderne », renonce subitement à l’écriture malgré la reconnaissance de ses pairs.
Ses idées marginales, anti-bourgeoises et libertaires le poussent à choisir alors une vie aventureuse dont les pérégrinations l’amènent jusqu’au Yémen et en Éthiopie où il devient négociant, voire explorateur. De cette seconde vie, ses écritures consistent en près de cent quatre-vingts lettres (correspondance familiale et professionnelle) et quelques descriptions géographiques.
Bien que brève, la densité de son œuvre poétique fait d’Arthur Rimbaud une des figures considérables de la littérature française.

Le poème

Le poème est inspiré de l’héroïne d’Hamlet, Ophélie, femme amoureuse délaissée qui se noie de désespoir. Sa forme particulière, les termes liés à la lamentation, font résonner davantage le ton de complainte. Le premier groupe de quatrains fait référence a priori à une toile de 1852, celle du peintre anglais Millais, un préraphaélite. Ce tableau montre le corps d’Ophélie, paumes et regards tournés vers le ciel et dérivant au fil de l’eau. Cette oeuvre est fidèle aux règles du Parnasse, dont il reprend certaines expressions. Ce poème est souvent considéré comme marquant la naissance du Rimbaud d’une Saison en enfer et des Illuminations.

Je l’ai choisi non seulement parce qu’il est magnifique, qu’il me touche énormément mais aussi et surtout parce que Rimbaud manie la langue française et la poésie comme personne ici …

Ophelia

D’Arthur Rimbaud

I

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l’Infini terrible effara ton oeil bleu !

III

– Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.