L’auteur

Berthold Brecht (1898-1956) : d’origine bourgeoise, il commence à écrire très tôt (son premier texte est publié en 1914) et entame des études de philosophie puis de médecine à Augsbourg. Ces pièces provoquent de nombreuses polémiques, jusqu’en 1928 où il crée L’Opéra de quat’sous, un des plus grands succès théâtraux de la république de Weimar. À partir de 1930, les nationaux socialistes commencent à interrompre avec véhémence les représentations des pièces de Brecht. Brecht devient marxiste. L’arrivée au pouvoir des nazis le force à quitter l’Allemagne en février 1933. L’œuvre de Brecht est interdite et brûlée lors de l’autodafé du 10 mai de cette même année. Il parcourt l’Europe, et en juin 1933 s’installe au Danemark. En 1935, le régime nazi le déchoit de sa nationalité allemande. Il participe la même année au Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, à Paris. Il doit fuir la France en 1939, et s’installe en Suède puis en Finlande. Enfin, il s’installe en Californie en 1941. Durant cette période, il écrit une grande partie de son œuvre dont La Vie de Galilée, Mère Courage et ses enfants, La Bonne Âme du Se-Tchouan, La Résistible Ascension d’Arturo Ui, Le Cercle de craie caucasien et Petit Organon pour le théâtre dans laquelle il exprime sa théorie du théâtre épique et de la distanciation. Parallèlement, il travaille à Hollywood qui le conduit notamment à l’écriture du scénario du film antinazi Les bourreaux meurent aussi (Hangmen also die) qui sera réalisé par Fritz Lang en 1943.

Chassé des États-Unis en 1947 en raison du maccarthysme, il se rend alors en Suisse. Les Alliés lui refusant le visa qui lui aurait permis de s’installer en RFA, c’est grâce aux Tchèques qu’il peut rejoindre la RDA. En 1949, il s’installe définitivement à Berlin-Est et fonde avec sa femme le Berliner Ensemble où il exprime ses prises de position socialistes. En 1950 il obtient la nationalité autrichienne (il était apatride depuis 1935).

Devenu une figure quasi-officielle du régime de la RDA, il obtient le prix Staline international pour la paix.

Le livre

La pièce retrace l’ascension d’Hitler dans l’Allemagne des années 1930 (1929-1938), transposant tous les personnages par diverses figures (Arturo Ui, le brigand opportuniste; Ernesto Roma, son bras droit; Hindsborough, l’homme d’affaires intègre; Dolfoot, qui sera assassiné, etc.), dont on reconnaît sans problème leurs modèles.

Le titre de la pièce montre que l’ascension d’Hitler pouvait être évitée, si certains personnages n’avaient trouvé leur compte en l’aidant, lui ouvrant la voie du pouvoir. C’est ce qui est également évoqué dans l’épilogue.

La pièce n’a été jouée pour la première fois qu’en 1958, deux ans après la mort de Brecht, en Allemagne fédérale.

Ce que j’en ai pensé

J’ai beaucoup apprécié cette pièce à la fois très habilement menée en parallèle avec l’Histoire, et traitée de manière burlesque (on assiste aux compromissions du trust des choux-fleurs (!) avec Arturo Ui, qui est assez pathétique au départ, pleurnichant et doutant). L’utilisation de la parabole qui est faite par Brecht est très intéressante et permet de saisir les différents mécanismes qui ont conduit à la prise de pouvoir d’Hitler.

Le principe de la distanciation est que les spectateurs ne doivent pas se laisser emporter par l’histoire mais prendre du recul par rapport aux événements et y réfléchir. Pour cela, l’écriture de Brecht est extrêmement efficace. Brecht est pour moi un des meilleurs représentants du théâtre engagé : je ne peux m’empêcher, je ne sais si c’est à juste titre, de comparer avec la pièce L’Etat de siège de Camus (ou le roman La Peste), qui figure également la montée du nazisme et de la barbarie à travers la parabole de l’épidémie de peste.

De même que Stefan Zweig, Brecht fait partie des intellectuels qui ont pressenti ce qui allait se passer et ont tenté de l’empêcher. De la même façon, Camus et Brecht terminent leurs pièces respectives en mettant en garde contre la possible répétition de l’Histoire.  

Incursions dans le texte

 Ernesto Roma :
Le jour viendra où ceux que tu as fait abattre
Se dresseront, Arthur, et ceux que tu feras
Abattre à l’avenir. Un peuple surgira,
Et tous ils marcheront contre toi, une armée
Sanglante, haine au cœur, et, seul, tu chercheras
Une aide en vain des yeux, l’aide que j’ai cherchée.
Alors menace, implore, et maudits et promets !
Nul ne t’écoutera ! Nul ne m’a écouté !
 
 ÉPILOGUE :
Vous, apprenez à voir, plutôt que de rester
Les yeux ronds. Agissez au lieu de bavarder.
Voilà ce qui aurait pour un peu dominé le monde !
Les peuples en ont eu raison, mais il ne faut
Pas nous chanter victoire, il est encore trop tôt :
Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde.