L’auteur

Née en 1970, Asne Seierstad est une journaliste indépendante norvégienne. Elle a été correspondante de guerre lors de plusieurs conflits, notamment en Afghanistan puis en Iraq en 2003. Dans les deux cas, elle en a tiré un livre, dont Le Libraire de Kaboul.

Le livre

Après la chute des talibans en 2001, Asne Seierstad a vécu de longs mois avec la famille dont elle raconte l’histoire, dans leur quotidien, leurs épreuves et leurs croyances. A partir du personnage central de Sultan, libraire à Kaboul, elle dépeint des événements touchant sa famille, lointaine ou proche. Les épisodes se suivent dans une chronologie assez lâche mais qui nous permet cependant de suivre un morceau de vie de pratiquement chaque membre de la famille de Sultan. Comme Asne est occidentale, elle a eu la chance de pouvoir côtoyer à la fois les hommes et les femmes, les interdictions touchant ces dernières ne pouvant lui être appliquées. Elle nous livre ainsi un témoignage poignant et vrai, qui est pour moi la continuité du livre de Khaled Hosseini, Mille Soleils Splendides, relatant la vie de deux femmes sous les talibans.

Ce que j’en ai pensé

Je ne peux pas vraiment dire que j’ai « aimé » ce livre. Parce qu’il est difficile de dissocier le fonds de la forme et que la moindre chose que j’ai lu m’a révulsé, indigné, choqué, etc. De la même manière que le livre d’Hosseini, j’ai reposé ce livre en ayant envie de vomir et en me disant que j’avais bien de la chance de vivre en France … Je sais je sais, vous allez me dire que j’exagère, que c’est facile de dire ça, que c’est couru d’avance. Et pourtant, c’est ce que j’ai ressenti.

Le style en soi n’était pas gênant, très journalistique, il va droit au fait, sans fioritures ni poésie. Et c’est pour cela aussi que toutes ses phrases vont droit au cœur. Elle laisse une grande place au contexte historique, n’hésitant pas à faire des retours en arrière sur les cinquante dernières années pour expliquer pourquoi l’Afghanistan est ce qu’il est aujourd’hui.

J’ai ressenti beaucoup de malaise vis-à-vis de ce pays si différent, qui paraît si différent, suspendu en un autre temps. Il nous donne l’impression d’être un pays ouvert aux quatre vents, qui a perdu sa culture (ahhh ma douleur quand les talibans font sauter les superbes bouddhas de Bâmiyân), qui ne sait vers qui se tourner tant il a été trahi, pillé et détruit. Un pays blessé. Un pays dans lequel un des personnages avoue ne pas pouvoir être fier d’être Afghan.

On comprend dans un certain sens que la seule continuité historique est celle de l’islam. Qu’il règle la société, toutes les relations, même au cœur de la famille. Qu’il régit des vies entières et peut décider de la mort de n’importe lequel de ses croyants.Qu’il décide des comportements de chacun, et particulièrement de ceux des femmes.

C’est justement la situation de ces dernières qui m’a rendu ce livre insoutenable. Elles ne sont pas seulement bridées, voilées, méprisées, battues, mais elles sont surtout considérées comme des êtres inférieurs, parfois pire que des animaux. Comment peut-on qualifier des gens d’humains quand une mère ordonne à ses fils d’étouffer sa fille car elle a rencontré un garçon au parc ? Comment peut-on les qualifier d’humains quand la femme doit monter dans le coffre d’un taxi s’il y a un homme qui y monte ? Comment peut-on excuser tout ça ?

Une des choses qui m’a le plus frappée est que même des gens cultivés se conduisent ainsi. Sultan par exemple, qui est libraire, a beaucoup lu, il a été à l’étranger, il est sensible, il veut rétablir la culture afghane. Et pourtant il se conduit comme les autres avec ses femmes et ses filles.

Comment un pays peut-il évoluer quand une seule partie de la population a le droit de parler ? Quand des intelligences entières ont déjà été étouffées par les talibans qui ont interdit aux filles d’aller à l’école ? Comment un pays peut-il se moderniser quand on peut lapider une femme pour adultère et qu’un homme doit simplement payer une amende ? Comment peut-on jouer la vie de sa fille pour une question de soi-disant honneur ?

Je vais peut-être m’arrêter là, mais vous avez sûrement compris mon propos. Certes j’ai été énormément touchée par ce livre parce que je suis une femme. Mais je pense que c’est surtout que j’ai été élevée dans un respect et un amour total pour la liberté des individus, qui est pour moi la plus sacrée de toutes les choses. Et cela me semble inimaginable que l’on puisse empêcher des femmes d’émigrer si elles sont pauvres, de suivre des cours à l’université (certes désormais elles le peuvent, mais toujours voilées et elles ne doivent pas fréquenter des garçons, ce qui rend la chose parfois difficile …), de les forcer à se marier, de les vouer à être des servantes toute leur vie. L’histoire de Leila m’a particulièrement marquée : cette jeune fille de 18 ans est la plus jeune de la famille et sert de servante pour tous, elle essaye de s’en sortir en devenant enseignante mais la bureaucratie est telle, mêlée aux traditions (par exemple, elle ne peut aller dans les bureaux sans être accompagnée par un homme), qu’elle finit par renoncer. Et pourtant l’Afghanistan a plus que tout besoin de l’école et de culture ! Pour sortir ces gens d’un engrenage de guerre, d’analphabétisme, de pauvreté. Pour qu’ils deviennent fiers de leur pays et avoir envie de le reconstruire.

« Qu’il soit un jour fier d’être afghan. Qu’il soit un jour fier de lui-même et de son pays et que l’Afghanistan soit respecté dans le monde. »

PS : depuis 2002, le pays a peut-être changé, je serai curieuse et heureuse de le savoir …