L’auteur

Susanna Clarke (née en 1956) est une pure Britannique, et fière de l’être (ça se voit dans son roman …)
Jonathan Strange et Mr Norrel a reçu le Prix Hugo 2005, prix Locus du meilleur premier roman 2005, prix World Fantasy du meilleur roman 2005

Le livre

1806 : dans une Angleterre usée par les guerres napoléoniennes, un magicien à la mode ancienne, un certain Mr Norrell, offre ses services pour empêcher l’avance de la flotte française. En quelques sorts, il redonne l’avantage aux Anglais et devient la coqueluche du pays. Il profite de cette célébrité pour travailler à la cause de la magie anglaise, qui a disparu du pays depuis des siècles. En cela, il sera aidé par Jonathan Strange, un jeune et brillant magicien à qui il enseigne (presque) tout ; mais les deux hommes n’ont pas la même idée de ce que doit être la magie, et vont bientôt tomber une rivalité idéologique. Mais dans les ténèbres, un mauvais esprit œuvre … Que cache le sombre manoir d’Illusions-perdues ?

Ce que j’en ai pensé

Je viens de finir ce livre et je suis embêtée. Un peu perdue aussi. A tel point que j’ai fait ce que je m’interdis d’ordinaire : j’ai regardé ce que d’autres ont pu penser de ce livre. Car il est extrêmement difficile de se faire une idée et de porter un jugement tellement ce livre est original et destabilisant. Difficile de lui appliquer les critères critiques classiques. Peut-être est-ce lié au fait que j’ai mis un mois pour le lire, ce qui est un maximum que je n’ai jamais atteint depuis que je sais lire …

Alors certes ce livre est long à lire (plus de 1000 pages en version poche, par ailleurs je vous le conseille en broché, c’est bien plus agréable; et pas facile à emmener dans le métro), mais en réalité il se prête très bien à une lecture lente. L’auteur a mis 10 ans à l’écrire. Et cela se comprend. Tous les soirs pendant un mois j’ai pris ce livre avec plaisir et j’ai plongé dans ce monde qu’elle a mis si longtemps à construire et à peaufiner.

Et il est parfait : un style remarquable, bien XIXe; des personnages bien construits, cohérents, attachants ou glaçants; une atmosphère magique inimitable. Impossible de classer ce roman : dans la lignée de Rowling plus que de Tolkien, mais plus complexe, plus approfondi d’une certaine manière. Avec moins d’action aussi. Mais ce n’est pas cela qui m’a dérangé : un livre n’a pas besoin d’être rempli d’aventures pour être bon, et souvent ceux qui le sont cachent juste un manque d’idées et un mauvais style qui ne se complaît que dans la description d’une action.

Non, je crois finalement que s’il manque quelque chose à ce roman, c’est un peu plus de « peps », de pétillant à certains moments. Peut-être un petit plus d’humour, auquel j’attache énormément d’importance dans les livres, détestant les auteurs qui se prennent trop au sérieux. Les notes de bas de page alourdissent un peu le texte et peuvent être encombrantes, même si cela est agréable que la plupart des anecdotes n’encombrent pas le texte lui-même et la narration. Parfois ce sont les notes qui occupent le plus d’espace, et ce sont elles qui prouvent la maîtrise de son sujet par l’auteur. Cela m’a fait penser au scénariste des derniers films Harry Potter, qui disait que s’il posait la moindre question à Rowling au sujet de ses personnages, s’il demandait le moindre détail sur le monde des sorciers, qui n’existe pas dans les romans, elle était capable de le lui fournir. C’était le cas de Tolkien aussi. Et je mets Susanna Clarke au même niveau. Quelqu’un lui reprochait de trop longues descriptions et un manque d’action : avez-vous lu le Seigneur des Anneaux ? je ne parle pas des films qui ne sont que des pâles copies et qui n’ont su que retranscrire des scènes de guerre. Non Le Seigneur des Anneaux n’est pas vraiment un livre d’action, c’est un livre métaphorique, un livre poétique, un livre sur la vie. Et c’est à lui que je compare Jonathan Strange et Mr Norrell. Loin de ces univers pauvres que sont les romans actuels de fantasy, et en prenant même le risque de perdre ce lectorat, Susanna Clarke a renoué avec une belle tradition, avec un beau style et un monde magique.

On en croirait presque que l’on a vraiment appris l’histoire de la magie à l’école et que la magie va renaître en Angleterre (J’en suis venue à douter du vrai et du faux, et j’ai ressenti le besoin de vérifier l’histoire anglaise … ) Et malgré ce que vous pouvez penser, cela n’a aucun rapport avec Harry Potter ! Dans le monde de Clarke, des gens souhaitent le retour du roi Corbeau, le plus grand magicien de tous les temps; les sociétés de magiciens théoriciens pullulent. Mais l’Angleterre semble avoir perdu son âme et tout son attrait avec la disparition de la magie. Et c’est cette longue renaissance, sous l’instigation d’un personnage dont on ne connaîtra l’identité qu’au bout des 1000 pages, que symbolise ce roman.

Finalement, pour trouver le message du texte, il faut être courageux. Il faut lire et rentrer jour après jour dans ce monde où comme les Anglais, on finit par ne plus s’étonner des actes magiques. Et c’est ce que je ressens : la fin comme une récompense, un remerciement de l’auteur de l’avoir suivi jusqu’au bout, d’avoir vécu dans son monde comme elle a dû le faire.

Alors lisez le ! Mais vous êtes prévenus. C’est un livre difficile. Une structure complexe. Des méandres dans lesquels il ne faut pas se perdre. On peut ou l’adorer ou le détester (il n’y a pas d’entre deux). Et rassurez vous, je ne vous dirai pas que ce livre finit bien, vous seriez déçus … Car il échappe à toute catégorisation, à tout jugement définitif, à toute description, même si je viens de tenter de le faire. C’est un livre insaisissable. Et en ça, c’est un chef d’œuvre. Le mieux est d’essayer. Et vous verrez.

Incursions dans le texte

« Considérez, si vous voulez bien, un homme qui se tient dans sa bibliothèque jour après jour, un être de petite taille, dépourvu de tout charme particulier. Son livre est posé sur la table, devant lui. Une provision fraîche de porte-plumes, un canif pour aiguiser les plumes neuves, de l’encre, du papier, des carnets, tout est commodément à portée de sa main. Un feu flambe toujours dans la cheminée ; notre ami ne peut s’en passer, il est frileux. La pièce chance avec les saisons, pas lui. Trois grandes croisées ouvrent sur la campagne anglaise, paisible au printemps, riante en été, mélancolique en automne et morne en hiver – exactement comme doit l’être un paysage anglais. »

Petit jeu

Saurez-vous retrouver le passage où elle évoque cette image, et quelle histoire invente t-elle pour l’expliquer ? 

Petit indice : C’est le clocher de l’église de Chesterfield, dans le Derbyshire