Je remercie Babelio en partenariat avec les Editions Philippe Rey pour cette belle découverte.

L’auteur

Manu Joseph est rédacteur en chef de Open, un magazine hebdomadaire indien. Les Savants est son premier roman et a été traduit dans une vingtaine de pays où il a été remarquablement bien accueilli par la critique.

Le livre

Ce roman navigue entre deux mondes : celui d’Ayyan, un dalit qui travaille comme secrétaire dans un Institut de recherche et qui aspire à une meilleure vie à la fois pour lui et pour son fils, Adi, qualifié de petit génie mais qui est finalement un enfant normal se laissant emporter par le jeu dangereux de son père visant à lui assurer une plus belle place dans la société ; et celui des savants de l’Institut, des brahmanes (la « caste » indienne supérieure) qui se chicanent autour de la recherche de vie extraterrestre, et dont les luttes de pouvoir sont innombrables.

Il est difficile en réalité de résumer ce livre en quelques lignes, tant l’intrigue est riche et tant l’entremêlement des histoires de tous les personnages peut paraître complexe. On y trouve de tout : de la science; de l’ambition; de l’amour et un adultère; une supercherie extraordinaire, etc. En bref, une subtile comédie humaine, une danse jubilatoire entre tous les aléas et écueils de la vie, qui donne à ce roman un souffle très particulier. 

Ce que j’en ai pensé

J’ai eu un peu de mal à accrocher à ce roman, peut-être en partie car je ne lisais au départ que quelques pages par soir. Mais s’il met quand même du temps à démarrer, à nous « séduire », la deuxième moitié est bien plus entraînante, plus dynamique et c’est grâce à elle que je finis par avoir un avis positif sur ce livre ! Car il est vrai qu’au début, je ne savais pas vraiment où il voulait en venir, et je n’étais d’ailleurs même pas sûre qu’il le savait lui-même … mais en fait la première partie est une véritable préparation du feu d’artifice qui explose dans la deuxième moitié du livre. Comme s’il avait patiemment tissé tous les fils, lentement, et qu’ils se démelaient brusquement en une véritable apothéose d’intelligence (celle d’Ayyan Mani), de subtilité (de la part de l’auteur) et de soulagement (de la part du lecteur). Manu Joseph se montre ici un maître incontestable de la narration.

Dans un style fluide et plaisant, il nous livre un roman extrêmement riche, qui aborde de très nombreux thèmes, et qui invitent à la réflexion (et pas seulement sur la société indienne, mais aussi sur les mécanismes qui régissent toutes les sociétés; sur les erreurs et les petitesses humaines qui sont hélas universelles). Avec ironie et vivacité, il s’attaque au système des castes, nous offrant un conte satirique savoureux.

– La plus grande partie du roman nous éclaire sur la situation des dalit (qui signifie « opprimé » et remplace celui d' »intouchable », montrant ainsi une certaine évolution des mentalités …) en Inde, qui, si elle s’est améliorée ces dernières années, reste encore marquée par les profonds préjugés et fractures qui hantent la société indienne. On le voit bien évidemment par la relation entre Ayyan et les brahmanes de l’Institut, pour qui il est invisible, sauf quand son fils est qualifié de génie : alors, pour eux, ce serait une grande perte que de le laisser entre des mains dalit … La scène la plus cruciale passe pourtant presque inaperçue : lorsque les brahmanes critiquent les dalit, mais aussi les femmes, etc. faisant preuve d’un racisme grossier et peu digne de soi-disant intellectuels. Et pourtant c’est cette scène qui va déterminer la fin du roman …

– L’histoire d’un homme, Ayyan Mani, qui est d’une rare intelligence mais non exploitée, cantonné comme il l’est dans sa « caste » (castes qui n’existent plus officiellement …). Sa peur de voir son fils suivre le même chemin, alors qu’il est aussi intelligent, mène en réalité toute l’intrigue. C’est le personnage pivot, qui domine les autres, y compris les brahmanes, jusqu’à la dernière page. Certes au départ il est un peu antipathique, très amer quand à la vie qu’il mène. Mais en réalité cette amertume laisse place rapidement à une lucidité féroce vis-à-vis de la société indienne. Il est conscient de la manière dont les brahmanes le traite, mais au fond de lui, il se moque d’eux et va prouver à la fin qu’il a bien plus de valeur que ces scientifiques enfermés dans leur tour d’ivoire. Entre espoir d’une vie meilleure, espiéglerie et fatalisme, Ayyan montre que le destin n’est pas écrit par avance mais qu’un petit grain de sable peut tout changer.

– L’histoire d’un autre homme, Arvind Acharya, directeur de l’Institut, que l’on suit par le regard d’Ayyan, son secrétaire, qui l’espionne constamment. Un homme qui va se laisser emporter vers l’adultère, au départ détail infime mais qui va se transformer en un véritable ras-de-marée et emporter tout ce qui compte pour lui … Même si je n’ai pu m’empêcher de ressentir du mépris pour lui qui est persuadé qu’il existe des bactéries extraterrestres dans l’espace et lancer un Ballon pour tenter de les attraper.

Ce qui est fort finalement dans ce livre est le décalage entre ces deux personnages, qui sont centraux, dans leur vie, leurs préoccupations, leurs ambitions.

Certains aspects de l’Inde ne sont qu’évoqués mais ils ne passent pas inaperçus :

– Un thème abordé en passant : l’immolation des femmes par leurs maris. Sans s’y attarder, mais sans cacher non plus la réalité, Manu Joseph l’évoque « juste » en passant. Tout comme la pression exercée par Mère Chasteté pour tenter de convertir Ayyan au catholicisme…

C’est donc par petites touches que procède l’auteur pour finalement nous brosser un panorama gigantesque, précis et extrêmement efficace de l’Inde d’aujourd’hui. Une Inde qui oscille entre tradition et modernité; entre croyances populaires et savoirs scientifiques; sur laquelle se promène le regard dur, sans concession, de Manu Joseph.

Dans tous les cas, il fera partie d’un de ces romans qu’il faut lire plusieurs pour en comprendre tous les sens et en apprécier pleinement la richesse. Indispensable pour appréhender l’Inde d’aujourd’hui.