Hubert Nyssen est décédé ce week-end, âgé de 86 ans. Cela m’a fait un choc car c’est un monstre sacré de l’édition qui s’en va ainsi.

Source : L’Express

Laissons Sabine Wespieser, mon éditrice fétiche, introduire ce grand homme :

Il m’a donné non pas l’amour de la littérature qui déjà m’habitait, mais plutôt ce que j’appellerais la professionnalisation de l’amour de la littérature ! Il m’a surtout appris que la forme produit du sens. Lorsque j’ai ouvert ma maison en 2002, j’avais évidemment en tête que l’objet livre dit beaucoup sur la nature du catalogue qu’on a envie de construire.

Hubert Nyssen a eu toute sa vie une vision très complète sur ce que doit être une maison d’édition et sur les missions de l’éditeur.

Son parcours

Il tenta d’ouvrir une maison d’édition à trois reprises. La première fois après la Libération « avec l’idée que seul le fil de l’écriture permettrait de recoudre les morceaux du monde horriblement déchiré dans lequel nous avions été jetés »2, mais il ne parvient pas à attirer des aides financières et ne publiera qu’un seul texte.

Il ouvre alors un petit théâtre et décide de publier les œuvres qui y seront jouées pour les sauver de l’oubli qui pourrait les frapper une fois le rideau tombé. Mais une fois encore, le succès n’est pas au rendez-vous.

Il entre alors dans le monde de l’édition en publiant ses propres œuvres (Le nom de l’arbre, Les voies de l’écriture) : il tente à la fois de mieux appréhender les mécanismes de l’écriture, mais aussi de nommer le monde pour pouvoir le comprendre. Cette expérience lui a permis de prendre conscience de ce que les auteurs attendent de leur éditeur : Une complicité doublée d’une attention analytique qui permet à l’auteur de découvrir et de mesurer l’écart entre ce qu’il croit avoir écrit et ce qu’il a écrit en réalité.

Quelques années plus tard, il monte un atelier de cartographie : l’université de Marseille lui demande alors de réaliser un atlas régional. Une fois cet atlas achevé, imprimé et relié, Hubert Nyssen comprend qu’il vient d’éditer un livre, abandonne l’atelier et fonde Actes Sud en 1978 à Arles : de cette expérience géographique, il gardera une rigueur graphique qui se retrouve dans la matérialité de ses ouvrages. Par la géographie, il comprend aussi que la littérature française a juste besoin de franchir une frontière pour devenir à son tour une littérature étrangère : ouvrir son catalogue à la littérature étrangère, et installer sa maison d’édition en province sera donc une attaque contre la « littérature française […] dominée par l’apostolique et si parisienne religion du ‘nouveau roman« .

Le métier d’éditeur

En tant qu’éditeur, il ne veut pas être un simple marchand de papier imprimé, mais un découvreur dont l’autorité est reconnue par le « mérite de la révélation et le privilège de la propriété »: c’est-à-dire qu’il se fait créateur de son catalogue sur lequel il a toute liberté.

Deviner qu’un livre de cent pages est le point d’émergence d’une œuvre considérable, et pour cela, contourner les idées reçues, passer outre aux contraintes de l’habitude et éviter les hauts-fonds du clientélisme littéraire : c’est ce qu’il a voulu faire, se faisant ainsi le passeur, le dépositaire et le protecteur d’une « écriture d’appellation contrôlée » qui aurait le pouvoir de nommer, de raconter, de définir, d’ abstraire, de suggérer ou de remplacer les choses.

Cette écriture est pour lui alors la rencontre entre trois folies : celle de l’auteur qui cherche à exprimer ce qu’il y a de plus intime dans sa réflexion et ses affects; celle de l’éditeur qui cherche par la publication la reconnaissance de sa perspicacité et de son initiative ; enfin et surtout celle du lecteur à la recherche d’une réponse à son désir d’absolu. Pour H. Nyssen, l’éditeur doit rester un passeur d’idées et d’émotions, en aidant à ce que l’écriture conserve le premier rôle, puisqu’aujourd’hui elle est souvent détrônée par la volonté des éditeurs de faire du chiffre. Cette tendance aboutit à une angoisse de l’écrivain qui veut être intégré dans un monde de performances et de palmarès, où sa présence ne sera pas due à son talent mais à la vente de ses ouvrages. Éviter cette dérive ne dépend que du désir de l’éditeur et de la volonté de partager ce désir.

L’importance de la matérialité du livre

Pour mettre en œuvre ces politiques, il faut commencer par vouloir préserver l’œuvre de l’oubli, et cela passe d’abord par la matérialité : « Le livre est-il digne de l’œuvre ?«  se demande t-il, c’est-à-dire peut-il être le support du texte et le vecteur de l’écriture ? La conception d’Hubert Nyssen concernant la mise en forme du livre est assez particulière : selon lui, le livre doit se faire oublier en tant qu’objet et s’imposer en tant que sujet. Il faut que la disposition du texte tienne compte de paramètres particuliers qui permettent au regard du lecteur de se déplacer dans un parfait confort en allant d’une ligne à l’autre (caractères, chasse, interlignage, marges, un papier qui ne reflète pas la lumière) : il doit être visible sans violence, en évitant les images criardes par exemple, pour éveiller ou attiser le désir de voir, humer, toucher, feuilleter, et générer ainsi le plaisir de la lecture. Le livre allie donc l’art de la séduction et de la discrétion. Or, dans la fureur concurrentielle d’aujourd’hui, les noms de l’auteur et le titre sont de moins en moins lisibles, les marges sont réduites pour gagner de la place, on choisit un papier de moindre qualité pour économiser : on a fait du livre un véritable objet de consommation, pour 80% des maisons d’édition qui relèvent de l’industrie du papier imprimé, dont la religion est le profit à constitution rapide, et pour qui le lecteur est celui qui achète et non celui qui lit …

L’éditeur a subi une mutation en chef d’entreprise, qui ne lit plus tout ce qu’il publie, dont la culture littéraire s’étiole et qui a oublié les liens essentiels au bon fonctionnement d’une maison d’édition de qualité. Quels sont ces liens ? D’abord, celui entre l’écrivain et le lecteur, qui justifie la création littéraire. Or, ce dernier réécrit l’oeuvre à sa manière, par rapport à ce qui a été réellement écrit : d’où le rôle de l’éditeur, qui, à travers sa connivence avec l’auteur, montre les échos et les débats perçus au moment de la lecture. En second lieu, un pacte entre éditeur et écrivain, pacte qui les engage au-delà des conventions formulées par un contrat d’édition.

Conclusion

J’espère vous avoir bien introduit ce grand homme, qui a publié Paul Auster, Nina Berberova et bien d’autres (dont la série Millenium de Stieg Larsson). J’ai volontairement centré mon article sur ce qui le rend si particulier surtout en tant qu’éditeur, à travers la conception de son métier et ce à quoi il a voulu aboutir.

Pour en savoir plus, je vous conseille un de ses livres : La Sagesse de l’éditeur (L’Oeil neuf Editions, Paris, 2006), dont j’ai tiré la plupart de mes citations.