Aujourd’hui, j’ai décidé de sortir un peu des frontières françaises et de m’intéresser à la poésie francophone. Et justement on me parle de ce poète belge, Emile Verhaeren, dont on me conseille Les Villes Tentaculaires (1895) un des recueils qui le rendirent célèbre. Et ce fut un coup de foudre. Je suis littéralement tombée sous le charme de ce poète novateur qui entretint des correspondances avec les plus grands artistes de l’époque (Sweig, Mallarmé, Gide, Rilke, Degas, Rodin). Il publia son premier recueil réaliste-naturaliste en 1883, Les Flamandes, qui fit d’ailleurs scandales dans son pays natal. Il écrivit par la suite une vingtaine de recueils, des pièces de théâtre et quelques ouvrages critiques. Mais c’est surtout sa poésie qui fut traduite et commentée dans le monde entier.

Verharen se servit surtout du vers libre, ce qui le plaça à l’avant-garde des expériences poétiques de son temps. Du côté des thèmes, et bien qu’il n’abandonna jamais tout à fait la veine intimiste fréquente chez les symbolistes, l’art souvent engagé (à percées anarchistes et socialises) de Verhaeren fit qu’il occupa une place à part chez les poètes de son temps. En 1911, il rata de peu le prix Nobel de littérature.

Portrait par Théo Van Rysselberghe

A la gloire du vent

Emile Verhaeren (1855-1916)

Toi qui t’en vas là-bas,
Par toutes les routes de la terre,
Homme tenace et solitaire,
Vers où vas-tu, toi qui t’en vas ?

– J’aime le vent, l’air et l’espace ;
Et je m’en vais sans savoir où,
Avec mon coeur fervent et fou,
Dans l’air qui luit et dans le vent qui passe.

– Le vent est clair dans le soleil,
Le vent est frais sur les maisons,
Le vent incline, avec ses bras vermeils,
De l’un à l’autre bout des horizons,
Les fleurs rouges et les fauves moissons.

– Le Sud, l’Ouest, l’Est, le Nord,
Avec leurs paumes d’or,
Avec leurs poings de glace,
Se rejettent le vent qui passe.

– Voici qu’il vient des mers de Naple et de Messine
Dont le geste des dieux illuminait les flots ;
Il a creusé les vieux déserts où se dessinent
Les blancs festons de sable autour des verts îlots.
Son souffle est fatigué, son haleine timide,
L’herbe se courbe à peine aux pentes du fossé ;
Il a touché pourtant le front des pyramides
Et le grand sphinx l’a vu passer.

– La saison change, et lentement le vent s’exhume
Vêtu de pluie immense et de loques de brume.

– Voici qu’il vient vers nous des horizons blafards,
Angleterre, Jersey, Bretagne, Ecosse, Irlande,
Où novembre suspend les torpides guirlandes
De ses astres noyés, en de pâles brouillards ;
Il est parti, le vent sans joie et sans lumière :
Comme un aveugle, il erre au loin sur l’océan
Et, dès qu’il touche un cap ou qu’il heurte une pierre,
L’abîme érige un cri géant.

– Printemps, quand tu parais sur les plaines désertes,
Le vent froidit et gerce encor ta beauté verte.

– Voici qu’il vient des longs pays où luit Moscou,
Où le Kremlin et ses dômes en or qui bouge
Mirent et rejettent au ciel les soleils rouges ;
Le vent se cabre ardent, rugueux, terrible et fou,
Mord la steppe, bondit d’Ukraine en Allemagne,
Roule sur la bruyère avec un bruit d’airain
Et fait pleurer les légendes, sous les montagnes,
De grotte en grotte, au long du Rhin.

– Le vent, le vent pendant les nuits d’hiver lucides
Pâlit les cieux et les lointains comme un acide.

– Voici qu’il vient du Pôle où de hauts glaciers blancs
Alignent leurs palais de gel et de silence ;
Apre, tranquille et continu dans ses élans,
Il aiguise les rocs comme un faisceau de lances ;
Son vol gagne les Sunds et les Ourals déserts,
S’attarde aux fiords des Suèdes et des Norvèges
Et secoue, à travers l’immensité des mers,
Toutes les plumes de la neige.

– D’où que vienne le vent,
Il rapporte de ses voyages,
A travers l’infini des champs et des villages,
On ne sait quoi de sain, de clair et de fervent.
Avec ses lèvres d’or frôlant le sol des plaines,
Il a baisé la joie et la douleur humaines
Partout ;
Les beaux orgueils, les vieux espoirs, les désirs fous,
Tout ce qui met dans l’âme une attente immortelle,
Il l’attisa de ses quatre ailes ;
Il porte en lui comme un grand coeur sacré
Qui bat, tressaille, exulte ou pleure
Et qu’il disperse, au gré des saisons et des heures,
Vers les bonheurs brandis ou les deuils ignorés.

– Si j’aime, admire et chante avec folie
Le vent,
Et si j’en bois le vin fluide et vivant
Jusqu’à la lie,
C’est qu’il grandit mon être entier et c’est qu’avant
De s’infiltrer, par mes poumons et par mes pores,
Jusques au sang dont vit mon corps,
Avec sa force rude ou sa douceur profonde,
Immensément il a étreint le monde.

***

Bibliographie

Principaux recueils

  • Les Flamandes, 1883.
  • Les Moines, 1886
  • Les Soirs, 1887
  • Les Débâcles, 1888
  • Les Flambeaux noirs, 1891
  • Les Campagnes hallucinées, 1893
  • Les Villes tentaculaires, 1895
  • Les Villages illusoires, 1895
  • Les Heures claires, 1896
  • Les Visages de la vie, 1899
  • Les Forces tumultueuses, 1902
  • Toute la Flandre, 1904-1911
  • Les Heures d’après-midi, 1905
  • La Multiple Splendeur, 1906
  • Les Rythmes souverains, 1910
  • Les Heures du soir, 1911
  • Les Ailes rouges de la guerre, 1916
  • Les Flammes hautes, 1917
Œuvre critique
  • James Ensor
  • Rembrandt
  • Monet
  • Impressions (3 volumes) recueils de textes et d’articles critiques sur des écrivains.
Théâtre
  • Le cloître (drame en quatre actes).
  • Philipe II
  • Hélène de Sparte
  • Les Aubes