Souvenez-vous ! je vous avais présenté cet auteur ici, il y a quelques mois. Or, à l’époque, je ne savais pas que Jean Mattern n’était pas seulement auteur mais aussi et surtout éditeur. En effet, il est directeur de la collection « Du monde entier » aux éditions Gallimard. En réalité, il n’est venu à l’écriture qu’après 40 ans, sans se sentir très légitime, de par son habitude d’être un passeur de livres, et non un producteur …

J’ai donc pris connaissance de la partie la plus conséquente de son travail au quotidien lors de la rencontre organisée par la Librairie Longtemps, une structure très dynamique, jeudi 24 novembre à 19h.

Cette rencontre a duré un peu plus d’une heure, et a été suivie de quelques questions et discussions personnelles avec l’auteur. J’ai beaucoup appris à la fois sur son travail, mais aussi plus généralement sur le métier d’éditeur et la situation de l’édition française.

Son parcours

Jean Mattern a commencé sa carrière avec des stages et un travail à Actes Sud auprès d’Hubert Nyssen (qui nous a quitté il y a 2 semaines, voir mon article) tout comme Sabine Wespieser (mes articles ici), mon éditeur fétiche, par le biais de laquelle je l’ai découvert par ailleurs (il a été charmé par son franc-parler et ses affinités avec certains de ses auteurs, Michèle Lesbre ou Diane Meur). Dans tous les cas, c’est assurément Actes Sud qui a contribué à son ouverture à la littérature étrangère.

Aujourd’hui, il coordonne la collection « Du monde entier » chez Gallimard, pour laquelle il a fait de belles découvertes.

Son quotidien

Quelques particularités de sa situation :

Comme il publie uniquement de la littérature étrangère, il s’agit d’être attentif aux succès de tous les pays (la Foire de Francfort est pour cela bien précieuse). Mais cette caractéristique induit une contrainte supplémentaire : celle de négocier avec l’éditeur d’origine et non plus directement seulement avec l’auteur.

Enfin, Antoine Gallimard valide systématiquement les choix faits

Ses découvertes

Il nous a parlé principalement de 4 auteurs découverts et publiés par Gallimard en France.

Le premier a été un de mes coups de cœur de ces derniers mois (mon article ici). Jean Mattern a rencontré l’auteur lors d’une lecture publique en Islande, au cours de laquelle il s’est retrouvé dans une salle en pleurs … Intrigué, il a fait rapidement traduire quelques passages en anglais et s’est vite aperçu de la force littéraire d’une telle œuvre. Le deuxième tome, La tristesse des anges vient de paraître (mais le premier tome se suffit à lui-même) et un dernier tome complètera cette trilogie en 2012. En attendant, je le remercie (encore une fois) grandement pour cette découverte …

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Il nous a également présenté ce roman qui raconte l’amitié de deux garçons à Amsterdam avant la Seconde guerre mondiale, qui va les séparer. A découvrir.

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György Dragomán fait partie de la minorité magyare vivant en Roumanie, dans les montagnes. Le roi blanc se situe dans les dernières années du règne de Ceausescu et emprunte une vision d’enfant pour traiter d’un sujet grave.

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Enfin, il a contribué à la connaissance dHerta Müller en France, avant même la remise du Prix Nobel. Je me rappelle en effet avoir été étonnée car je ne connaissais pas cet auteur. Cette dernière a en effet essuyé trois échecs successifs en France avant d’être acceptée et défendue par Gallimard.

Les contraintes du métier

– Faire face aux « piles » physiques ou virtuelles de livres qui ont tendance à s’accumuler (2500 propositions par an) … Mais normalement tous les manuscrits sont lus (ce qui n’est plus le cas dans d’autres pays, comme aux Etats-Unis où les manuscrits sont systématiquement jetés. On passe alors uniquement par les agents littéraires). Je suppose que Gallimard bénéficie d’un nombre impressionnant de lecteurs, si tous les manuscrits doivent être lus … Mais une ou deux fois par an, de belles découvertes peuvent être faites dans des manuscrits envoyés par la Poste.

Il s’agit de garder sa curiosité en éveil malgré cette masse décourageante, qui impliquera beaucoup de réponses négatives et donc de frustrations. Pour pouvoir défendre correctement les ouvrages, il s’astreint donc à ne pas publier plus de 35 livres par an.

– Il regrette de passer de plus en plus de temps à gérer les contrats et autres tâches administratives sur le temps qu’il consacrait auparavant à découvrir des auteurs intéressants.

Pour conclure

Il avoue lui-même apprécier ce luxe de pouvoir faire face à des contraintes commerciales, et assumer des échecs (moins de mille exemplaires vendus). Comme pour tous les éditeurs, les bonnes années (La Tâche de Philip Roth ou Le Liseur de Bernard Schlink = 150 000 exemplaires) succèdent aux mauvaises années (Albahari, 3000 exemplaires vendus), et vice et versa

On se rend peu compte, en tant que lecteurs, de la fragilité de certains livres, qui finissent par disparaître s’ils ne sont pas défendus. Il déplore cet état de fait où il est de plus en plus difficile de se faire connaître. Les éditeurs subissent un certain nombre de contraintes « extra-littéraires » comme il le dit lui-même : certains auteurs ou sujets seront toujours plébiscités, considérés comme plus vendeurs, plus attractifs … Il a en particulier donné un exemple, sans le citer, d’un grand hebdomadaire qui leur aurait demandé de ne plus leur envoyer des auteurs inconnus. Il est donc de plus en plus difficile de passer la barrière des médias.Et parfois, il peut avoir un soutien médiatique parfait, et le livre sera un échec. Impossible de comprendre.

Cette réflexion rejoint mon article d’hier de soutien au blog des Agents littéraires qui souhaitent défendre et faire connaître des auteurs qui justement ne passent pas cette barrière médiatique.

Enfin, il a également évoqué un point intéressant, que je veux développer. Apparemment, les médias français préfèrent que les auteurs puissent s’exprimer en français et ne pas avoir recours à des traducteurs qui rendent l’écoute plus laborieuse. Ce qui offre une moins bonne visibilité à des auteurs étrangers qui auraient pourtant sûrement des choses passionnantes à transmettre … Vive la France, pays de la littérature (?). Mais pas de l’ouverture d’esprit apparemment ? Bref.

Une rencontre donc tout à fait passionnante, qui m’a invité à revoir mon point de vue sur cette maison d’édition gigantesque, et m’a poussé à découvrir de nouveaux auteurs … J’espère que ce sera aussi le cas pour vous !