L’auteur

Conférencier et théoricien de l’avenir du livre, Lorenzo Soccavo est aussi l’auteur de Gutenberg 2.0. Il dirige la collection « Comprendre le livre numérique » des nouvelles éditions Numeriklivres.

Le livre

Publié par les éditions Numeriklivres, cet essai pose la question de l’impact des livres numériques sur l’avenir des bibliothèques, une problématique essentielle pour moi qui me destine au métier passionnant de bibliothécaire.

Pour Lorenzo Soccavo, la société est entrée dans la quatrième révolution du livre : « Il ne fait plus aucun doute que nous passons d’une époque de plus de cinq siècles d’édition imprimée à une époque nouvelle d’édition numérique« . Après la révolution des tablettes d’argile aux rouleaux de papyrus, des rouleaux au codex, de l’édition manuscrite à l’édition imprimée, les tablettes numériques nous envahissent et remettent en question le bien-fondé des lieux que sont les bibliothèques, et des métiers induits par ces lieux.

« Le concept même de livre, pour les bibliothécaires comme pour les lecteurs, transcende au fond sa forme, et qu’il nous faut entendre par « livre » tous supports d’écriture (même si, nous y reviendrons, Pascal Quignard, dans ses Petits traités I, a bien raison de nous rappeler que le bibliothécaire Albert Labarre faisait remarquer que : quelque écrit qu’il soit, l’obélisque de la place de la Concorde n’est pas un livre.) »

Ce que j’en ai pensé

Quelques réflexions intéressantes, mais que j’aurais aimé un peu plus concrètes. L’auteur part souvent dans de longs développements conceptuels qui m’ont en partie échappés, et c’est dommage car il pose des questions très justes. Je vais développer ici les points essentiels pour moi, que j’ai souhaité enrichir de quelques réflexions personnelles.

De la formation des professionnels

« Les possibilités techniques évoluent plus rapidement que les pratiques des usagers, lesquelles évoluent plus rapidement que les possibilités et les réponses apportées par les structures, notamment publiques et dont dépendent, le plus souvent, les bibliothèques. » En effet, cette réactivité dépend de plusieurs points : le temps nécessaire d’actualisation des contenus dans les formations aux métiers du livre, actualisation d’autant plus difficile que les outils évoluent vite (mon école a fait un credo de suivre les évolutions technologiques de la société : par exemple nous avons appris à nous servir de Netvibes l’année dernière, or en début d’année, notre professeur nous affirmait que cet outil était en baisse de régime …). Cette réactivité dépend aussi beaucoup, et c’est moins normal, de l’implication personnelle de certains bibliothécaires qui créent des blogs ou affirment la présence de leurs établissements sur les réseaux sociaux. L’impulsion vient donc du bas, qui est ensuite acceptée et poursuivie dans un cadre plus officiel. Il existe aujourd’hui une véritable communauté agissante et de moins en moins minoritaire qui agit en véritable fer de lance de la bibliothèque du XXIe siècle et qui, heureusement, n’a pas attendu les décisions officielles …

De la mutation des bibliothèques

Cette bibliothèque du XXIe siècle sera marquée par de nombreuses mutations, dues à des changements de générations, à la fois au sein même de la profession (arrivée de nouveaux jeunes professionnels) et d’une nouvelle génération de bibliothèques, numériques. L’évolution de la bibliothèque dépendra du degré d’acceptation des changements par ces professionnels : pour l’auteur, les plus de 25 ans resteront longtemps attachés au papier sur lequel ils ont appris à lire et qu’ils ont côtoyé toute leur vie, dès leurs débuts de lecteur.

Des valeurs de la bibliothèque contemporaine

L’auteur insiste aussi sur les valeurs fondatrices du Web, l’accès libre et le partage gratuit, qui sont deux valeurs motrices et structurantes des bibliothèques. Il y aurait donc matière à des échanges puisque a priori les objectifs sont les mêmes.

Je ne suis cependant pas d’accord avec lui sur un point : « si l’objectif, pour plaire à des pouvoirs locaux, régionaux ou nationaux, est d’attirer les foules dans les bibliothèques, le meilleur moyen est, en effet, que les bibliothèques cessent d’être des bibliothèques ». Certes, ce sera le plus grand défi des bibliothèques dans les années à venir : car on sent comme un vent de panique qui souffle sur ces établissements, les incitant à s’éparpiller dans tous les sens pour conserver quelques éléments structurels. D’où l’introduction de nouveaux éléments qui semblent aller parfois à l’encontre de l’identité même de l’établissement : des cafés apparaissent, des jeux vidéos sont introduits dans les bibliothèques. Mais en réalité, la bibliothèque montre ainsi qu’elle est capable d’innovations, sans pour autant sacrifier ses missions premières qui sont l’information, la formation et la médiation culturelle. Ces innovations développent une partie peu prise en compte dans ces établissements au moment de leur âge d’or, dans les années 90, qui n’est plus la mise à disposition de l’information, désormais facilement accessible à tous, mais bien le partage et la médiation de ces informations. En cela le café est un lieu important car il permet à des gens d’origine différente de se rencontrer, de discuter. L’introduction du jeu vidéo est davantage sujette à discussions. Jusque là, j’avais été plutôt contre. Mais depuis j’ai lu un article très intéressant publié dans un article de la revue « Bibliothèque(s) » de l’ABF. Je vous en reparlerai à l’occasion mais il a réussi à me persuader que les jeux vidéos font partie de la culture actuelle, qu’il ne faut pas toujours les diaboliser, mais bien les intégrer au sein de nos collections et organiser une médiation dont n’ont certes pas l’habitude les utilisateurs actuels, mais qui peut se révéler essentielle.

De l’importance du métier de bibliothécaire

Les bibliothécaires ne sont pas de simples animateurs culturels, mais bien plutôt des médiateurs sociaux, ce qui rend leur métier toujours indispensable, même au temps du libre accès à l’information. « Nous préférons toujours avoir un vrai dialogue avec un vrai bibliothécaire », nous dit Lorenzo Soccavo. La bibliothèque est l’un des derniers lieux de sociabilité physique où toutes les classes de la société peuvent se rencontrer et débattre. Et ce serait les réduire à peu de choses que de dire que les bibliothèques numériques sont appelées à les faire disparaître. Il me semble justement que c’est dans ce contexte d' »infobésité » que les professionnels de l’information sont les plus utiles. L’information et la connaissance ne sont pas synonymes, nous l’oublions souvent : il faut nécessairement une médiation pour passer de l’une à l’autre. Et les bibliothécaires sont actuellement bien formés pour exercer un certain esprit critique, un certain recul sur ce « tout information ». Certes ils ne sont pas à l’abri de toute erreur, mais ils connaissent des sources, des moyens de chercher qui font souvent défaut à l’utilisateur moyen d’Internet, qui se contente le plus souvent de chercher sur Google.

Il ne s’agit donc pas de réduire les bibliothèques à une simple fonction muséale. Certes elles contribueront à garder la survivance de nos civilisations de l’écrit au sein même de la culture numérique, ce qui est essentiel car il n’est pas inutile de rappeler qu’il n’est plus aujourd’hui possible de lire les disquettes qui étaient utilisées il y a quelques années seulement …

Conclusion

Ainsi, sans m’écarter des questions traitées par ce livre (mais je ne les ai pas toutes évoquées), il m’a semblé important de saisir cette opportunité pour m’exprimer sur la manière dont je vois l’avenir des bibliothèques, et pourquoi je veux y travailler. Je vous invite à ne hésiter à vous exprimer sur ces sujets qui sont extrêmement riches. Que vous soyez professionnels ou simples lecteurs, ces questions vous concernent tous car nous décidons aujourd’hui de la forme future des institutions de la société.

Le débat est ouvert.