Oui j’y tiens beaucoup, on parle trop souvent de romans, un peu d’essais et de théâtre mais bien peu de poésie sur nos blogs. Donc je persiste et signe dans ce rendez-vous du jeudi qui permet de découvrir ou redécouvrir des poèmes classiques ou contemporains, français ou étrangers.

Pour aujourd’hui, je reste en France, mais à partir de la semaine prochaine, et pour toute l’année 2012, je vais mettre en place un petit projet, dont je vous parlerai en temps et en heure !

C’est un poème qui a été retranscrit dans le petit recueil dont je vous ai déjà parlé : Lire est le propre de l’homme. Vous allez vite comprendre pourquoi je l’ai choisi.

Châlons-sur-Marne (1929)

 » A qui la faute ? »

Victor Hugo

 » Tu viens d’incendier la Bibliothèque ?
– Oui,
J’ai mis le feu là.
– Mais, c’est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C’est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage !
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l’aurore.
Quoi ! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs d’œuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l’homme antique, dans l’histoire,
Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poètes! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyles terribles,
Des Homères, des jobs, debout sur l’horizon,
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l’esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C’est le livre ? Le livre est là sur la hauteur ;
Il luit parce qu’il brille et qu’il les illumine.
Il détruit l’échafaud, la guerre, la famine ;
Il parle, plus d’esclave, et plus de paria.
Ouvre un livre, Platon, Milton, Beccaria ;
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille ;
L’âme immense qu’ils ont en eux, en toi s’éveille ;
Ébloui, tu te sens le même homme qu’eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t’enseignent ainsi que l’aube éclaire un cloître ;
A mesure qu’il plonge en ton cœur plus avant,
Leur chaud rayon t’apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l’homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C’est à toi, comprends donc, et c’est toi qui l’éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints !
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l’erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un nœud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il le l’ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c’est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela toi !
– Je ne sais pas lire.  »

(L’Année Terrible, VIII, 1872).

Ce poème a été écrit à la suite de l’incendie de la bibliothèque des Tuileries lors de la Commune de Paris en 1871. Victor Hugo en profite pour nous offrir un hymne fervent au livre en tant que libérateur et médiateur. C’est bien le geste symbolique de la destruction de la culture qu’il dénonce et non pas l’importance physique du volume lui-même. En même temps, le juge se heurte à un mur puisqu’à quoi sert tout son discours face à un analphabète ? Si ce texte date du XIXe siècle, c’est pourtant encore une situation bien plus courante qu’on ne le pense. Il y a peu, des sources officielles décomptaient plusieurs millions d’illettrés en France.

Ce poème me touche donc particulièrement pour deux raisons : pour la mise en lumière, d’une façon poétique, de ce que peuvent apporter les livres, de ce qu’ils symbolisent; mais aussi pour la prise de conscience qu’il ne suffit pas de publier des livres pour être un pays lettré quant une partie de sa population est écartée de cet accès au savoir.

A méditer.