L’auteur

Kressman Taylor (1903-1997) est l’auteur du best-seller Inconnu à cette adresse, publié en France un an après sa mort. Jour sans retour est son second roman.

Le livre

Après avoir rencontré Karl Hoffmann par l’intermédiaire du FBI, Kressman Taylor relate son histoire. Ce pasteur allemand a vécu les persécutions nazies et a été obligé de fuir l’Allemagne.

« L’histoire de Karl Hoffmann est ici relatée telle qu’il me l’a racontée. Elle est forcément vraie, car j’ai rencontré cet homme. Il a trente ans, les épaules larges, le visage joyeux ; il n’aime guère parler de lui, il se contient lorsqu’il évoque les violences et la tragédie dans laquelle il a été pris.
Si l’on vous dit qu’il vient de fuir l’Allemagne, où il a vécu des années de persécution, vous resterez pantois. On ne trouve pas chez lui ce qui réunit tous les réfugiés en Amérique : la peur, les yeux hantés, l’esprit ébranlé. Ce jeune pasteur n’a pas appris la peur.
L’histoire de ce qu’il a vécu est une sorte de miracle moderne. »

Ce que j’en ai retenu

– De l’importance des universités dans l’Allemagne d’avant-guerre : formation des futures élites, stimulation intellectuelle essentielle, liberté d’étude. Et la fin de cet état de fait avec la montée du nazisme, la restriction des libertés et surtout le basculement d’une partie de la jeune génération en faveur de cette nouvelle idéologie qui promettait de sortir l’Allemagne de la décadence. « Une Allemagne puissante renaîtrait, en échange de leur acquiescement et peut-être à condition qu’ils ferment les yeux sur les actes du nouveau régime qu’ils n’approuvaient pas totalement. »

– Du fait que le prestige de l’armée et des valeurs militaires restaient intacts en Allemagne, valeurs sur laquelle Hitler s’est appuyé.

– De la fracture idéologique d’une société : Nazisme / Protestantisme ou l’opposition de deux religions : « tu crois au salut par le sang du Christ et je crois au salut par ce sang noble qui coule dans les veines de tous les Aryens ». Conséquence : remplacement du crucifix par le portrait du Fuhrer

– De la montée en puissance d’Hitler : une centralisation des pouvoirs de plus en plus forte

– De l’annihilation de la résistance de l’Eglise protestante : Les Eglises sont unifiées, l’evêque sera désormais nommé (campagne interdite pour le candidat non gouvernemental, bulletin de vote truqué).

– Des tragiques erreurs d’appréciation qui ont égaré l’opinion allemande, et en particulier les autorités religieuses : au départ les Eglises ne se sentent pas concernées par HItler, insistant sur la distinction séculaire des deux royaumes. Durant plusieurs années, elles se sont méprises sur la nature et les objectifs du nouveau régime qui souhaitait la suppression de l’autonomie de la société civile et des corps intermédiaires, dont les Eglises, au profit d’un Etat tentaculaire.

Ce que j’en ai pensé

J’ai été totalement passionnée par ce livre, d’un bout à l’autre, malgré quelques longueurs à certains endroits. C’est un « essai romancé qui profite du récit de la vie d’un homme, sous le pseudonyme de Karl Hoffmann, en Allemagne dans les années 1930, pour analyser la montée du nazisme, ses racines historiques et intellectuelles. Mais il le fait à travers la politique hitlérienne vis-à-vis des Eglises protestantes. J’y ai énormément appris, non seulement sur l’histoire de l’Allemagne mais surtout sur la psychologie, la culture, l’état d’esprit des Allemands dans l’entre-deux-guerres. Ce qui est essentiel car cela explique en grande partie le succès d’Hitler et le déclenchement de la Seconde guerre mondiale.

L’angle de vue religieux est donc très intéressant et très peu connu, y compris pour des laïcs. Puisque comme le dit très bien Karl, le nazisme a été la tentative de remplacer une religion (le protestantisme, 98% des Allemands de l’époque) par une autre (le culte à Hitler, à l’Allemagne militaire, etc.). « Le problème du nazisme c’est qu’il ne se développe plus désormais en tant que puissance politique ; c’est en train de devenir une religion. Et ils ne tolèreront aucune religion rivale. »

Deux points m’ont cependant gêné, et ils étaient en cela bien expliqués dans la postface de mon édition :

Tout d’abord, la tendance à la surestimation, dans le roman, de la résistance à Hitler, y compris au sein des Eglises. A le lire, on a l’impression que tous les protestants ont fait bloc (ce qui aurait signifié d’ailleurs la population entière …). Mais il faut penser que le roman a été publié en 1942 et donc que le protagoniste n’avait pas de recul sur les choses, ni idée de l’ampleur de phénomène de résistance en Allemagne. Il ne pouvait juger que par rapport à ceux qui l’entouraient et aux événements de sa région. En réalité, les Eglises ont eu beaucoup d’atermoiements pour ne pas placer les fidèles dans un dilemme entre la loyauté confessionnelle et la loyauté nationale => elles étaient donc plutôt dans une attitude de non-alignement.

Ensuite, et c’est expliqué à la fin, ce qui m’a beaucoup déçue : certes c’est une histoire vraie, mais la chronologie et les événements de la vie de Karl n’ont que peu de rapport dans le détail avec la vie du vrai Karl Hoffmann (Léopold Bernard)

Cependant, cela reste un roman captivant sur l’ascension implacable du nazisme vue par un résistant. Kressman Taylor a réussi le tour de force d’en faire une réflexion passionnante sur les faiblesses des hommes, le « génie » d’Hilter, tout en mettant en scène des personnages forts représentatifs de la société allemande de l’époque. Il reste tout de même remarquable qu’une Américaine ait pu, en 1942, se livrer à un tel réquisitoire.

Un grand « roman » ? « essai » ? « document »? Un peu tout à la fois. A découvrir dans tous les cas.

Incursions dans le texte

« La nation allemande était coupée du reste du monde ; nous avions été exclus, nous étions les intouchables à l’intérieur d’un véritable système de castes. Si l’on nous traitait avec des égards, nous avions le sentiment que c’était par charité et nous n’étions plus conviés à participer aux grands événements de la planète. »

« La sécurité, la dignité à laquelle nous étions attachés, tout cela avait disparu. »