Pour 2012, je me suis lancée à moi-même le projet de faire le tour des grands poètes de ce monde. Pour des questions de droit, bien sûr, je me limiterai aux grands classiques, même si j’aurais aimé vous faire découvrir la poésie contemporaine de certains pays.

Le principe est simple : 1 jeudi = 1 poème = 1 pays. Au final, ce sera donc 52 poètes que je souhaiterais vous faire (re-découvrir), histoire de sortir du cadre franco-français des poèmes de 2011 !

Aujourd’hui, je reste en Europe, avec le Portugal et Pessoa. Poète de la modernité, Fernando Pessoa (1888-1935), est l’un des écrivains portugais majeurs. dont le succès mondial croissant depuis les années quatre-vingt a été consacré par la Pléiade. Son œuvre, dont de nombreux textes écrits directement en anglais, a été traduite dans un grand nombre de langues, des langues européennes au chinois.

Pessoa a la singularité d’être simultanément un écrivain anglophone. En volume, approximativement un dixième de sa production est anglaise, nonobstant l’apport qualitatif de cette production à la littérature. Elevé à Durban, capitale du Natal britannique, brillant diplômé de l’Université du Cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud, c’est en tant que dramaturge shakespearien qu’il y commence en 1904 le métier d’écrivain et en tant que poète anglais qu’il le poursuit jusqu’en 1921 dans sa Lisbonne natale. De son vivant, sa production en portugais a été principalement celle d’un critique et les poèmes portugais qu’il a alors donné l’ont été bien souvent pour le service de cette critique. (Extrait de Wikipédia)

« Ma vie tourne autour de mon œuvre littéraire – qu’elle soit, ou puisse être, bonne ou mauvaise. Tout le reste, dans la vie, n’a qu’un intérêt secondaire. »

(Lettre de Fernando Pessoa à son « Opheline », Ofélia Queiroz.)

Le bureau de tabac, dont je vous retranscrit un extrait, a été écrit sous l’un des nombreux pseudonymes de Pessoa : Alvaro de Campos, qui représente à la fois le modernisme et la désillusion. Car comme il le dit lui-même,

« La vérité est la seule excuse de l’abondance. Nul homme ne devrait laisser vingt livres à moins de pouvoir écrire comme vingt hommes différents. » ( in Erostratus)

Je ne suis rien

Jamais je ne serai rien.
Je ne puis vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.

Fenêtres de ma chambre,
de ma chambre dans la fourmilière humaine unité ignorée

 

(et si l’on savait ce qu’elle est, que saurait-on de plus ?),
vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,
sur une rue inaccessible à toutes les pensées,
réelle, impossiblement réelle, précise, inconnaissablement précise,
avec le mystère des choses enfoui sous les pierres et les êtres,
avec la mort qui parsème les murs de moisissure et de cheveux blancs les humains,
avec le destin qui conduit la guimbarde de tout sur la route de rien.


Je suis aujourd’hui vaincu, comme si je connaissais la vérité;
lucide aujourd’hui, comme si j « étais à l’article de la mort,
n’ayant plus d’autre fraternité avec les choses
que celle d’un adieu, cette maison et ce côté de la rue
se muant en une file de wagons, avec un départ au sifflet venu du fond de ma tête,
un ébranlement de mes nerfs et un grincement de mes os qui démarrent.