Après cette mise en parenthèse du blog pendant quelques jours, pour cause de concours, me revoilou, très décidée à rattraper mon retard de chroniques !

Qui l’a écrit

Emmanuel Carrère : romancier, essayiste et scénariste, c’est un artiste très complet qui a touché un peu à tout ! Il a obtenu un certain nombre de distinctions, récompensant aussi bien ses films (La Classe de neige de Claude Miller. Prix spécial du jury au Festival de Cannes 1998); ses romans (Prix Femina pour La Classe de neige en 1995; Prix Renaudot pour Limonov, P.O.L. en 2011). Pour ma part, je ne le connaissais pas du tout, et j’ai ouvert très innocemment ce livre, sur le conseil d’une très bonne amie.

De quoi il parle

Ce roman autobiographique débute sur le tsunami qui a eu lieu au Sri Lanka en 2004, alors que l’auteur s’y trouve pour des vacances avec sa femme. Sain et sauf, ils côtoient un couple de français dont la petite fille est morte noyée. De retour en France, ils assistent au calvaire des derniers jours de sa belle-sœur, mère de trois petites filles, succombant d’un cancer à 33 ans.

Je veux commencer cette chronique par les mots mêmes d’Emmanuel Carrère : « Je me suis senti vaguement honteux d’écrire des choses aussi dures. Les gens que je fréquente, cela ne leur pose pas problème qu’un livre soit horrible : beaucoup y voient au contraire un mérite, une preuve d’audace à mettre au crédit de l’auteur. Les lecteurs plus candides, comme la mère de Patrice sont troublés. Ils ne jugent pas que c’est mal d’écrire ça, mais se demandent tout de même pourquoi l’écrire. Ils se disent que le type gentil et bien élevé qui les aide à couper en rondelles les concombres, qui a l’air de sincèrement prendre part au deuil de la famille, que ce type doit tout de même être bien tordu, ou bien malheureux, en tout cas que quelque chose chez lui ne va pas, et le pire, c’est que je ne peux que leur donner raison. »

Ce que j’en ai pensé

Il est vrai que le résume ne donne pas très envie, mais j’avoue que je ne lis presque jamais les 4e de couverture lorsqu’il s’agit de livres que l’on me prête : je fais entièrement confiance à la personne. Je n’aime pas commencer des livres avec des a priori, et dans ce cas-là, j’ai très bien fait.

Encadré par ces deux deuils, celui de parents qui ont perdu une fille; et celui d’enfants et d’un mari qui ont perdu leur mère/ épouse; le roman avance en faisant des aller-retour dans le temps, au fur et à mesure des entretiens de l’auteur avec les amis et membres des familles touchées par le deuil.

Sans sombrer totalement dans le pathos, Emmanuel Carrère raconte cette période de sa vie, qui l’a profondément transformé. Ces deux morts, parfaitement horribles, le secouent et lui font prendre conscience de la chance qu’il a, d’aimer et d’être aimé. D’un autre côté, il découvre le courage des hommes face à la perte.

Difficile de dire à quel point ce livre m’a profondément bouleversé. Car au-delà de cette histoire particulière, Emmanuel Carrère touche à l’universel, par le récit de la douleur face à une perte de tout ce qu’on aime. Comme lui, il m’a secoué; et m’a poussé à voir la vie autrement. Et au final, même si je n’ai pu m’empêcher de pleurer à cette lecture, j’en suis sortie fortifiée. En effet, tout au long de ce récit, il insiste sur la force de l’homme, de ceux qui subissent cette perte. Il s’attache, à travers des personnes/personnages comme Etienne ou Patrice, à sortir des idées reçues sur des maladies comme le cancer.

Par la même occasion, et c’est loin d’être accessoire, il m’a ouvert les yeux sur le monde de la justice, et des procès entre endettés et sociétés de crédit qui les arnaquent régulièrement. Si cela fait très « justicier », j’ai apprécié la manière dont il a mis en valeur le travail des juges pour pencher en faveur de gens qui n’ont d’autres choix de s’endetter et ne peuvent sortir de cette spirale. Un passionnant tableau, illustré de cas concrets et d’estomaquants décryptages du surendettement et de ses coulisses, d’un monde peu connu. Par exemple, on découvre le surendetté passif :
« A celui-ci, on ne peut pas faire grief de consommer avec excès et d’user sans discernement du crédit, tout simplement parce qu’il est pauvre, très pauvre, et qu’il n’a d’autre choix qu’emprunter pour remplir son caddie de paquets de nouilles. C’est le RMIste de plus de cinquante ans, ou la femme seule avec des enfants, au chômage, sans qualification, sans autre perspective, dans le meilleur des cas, que de trouver un emploi à temps partiel, précaire et mal payé, avec l’effet pervers classique que travailler, si elle y arrive, sera finalement moins avantageux pour elle que vivoter des aides à quoi elle peut prétendre. ceux-là n’ont que des dettes et rien pour les payer. Leurs dossier se retrouvent en piles sur le bureau du juge d’instance. »

De quoi donc réfléchir sur la manière dont on gère notre argent, dont on voit notre travail. Et de prendre conscience que tous ces gens qui ne s’en sortent pas, ce n’est pas toujours de la mauvaise volonté ou de la paresse …

De quoi réfléchir aussi sur l’impact de l’irruption de la catastrophe dans une vie. Et de quoi prendre la vie d’une manière plus optimiste, d’en profiter. On ne sait jamais.

Finalement, je prends ce roman davantage comme une ode à la vie, par sa forme même; plus que comme une ode au deuil, au désespoir. Il « suffit » de sortir de la spirale du malheur telle qu’il la décrit, pour en tirer une leçon de sagesse plus profonde. En tout cas, c’est ce que j’ai ressenti.

Un livre à découvrir, mais pas en période de dépression tout de même, il faut s’accrocher. Mais ensuite il se dévore. Et nous laisse rêveurs.

PS : après avoir lu quelques critiques de-ci de-là sur le web, je me rends compte que les gens ont été touchés parce que c’est une histoire vraie. Mais je crois que j’aurais pleuré même si ça n’avait pas été le cas. C’est l’universalité de ces histoires qui m’a touché. Et je m’en fiche que Carrère raconte sa vie par la même occasion. L’important pour moi est d’avoir appris quelque chose et de me sentir différente après l’avoir refermé.

Incursions au coeur du texte

« …je suis terriblement choqué par les gens qui vous disent qu’on est libre, que le bonheur se décide, que c’est un choix moral. Les professeurs d’allégresse pour qui la tristesse est une faute de goût, la dépression une marque de paresse, la mélancolie un péché. Je suis d’accord, c’est un péché, c’est même le péché mortel, mais il y a des gens qui naissent pécheurs, qui naissent damnés, et que tous leurs efforts, tout leur courage, toute leur bonne volonté n’arracheront pas à leur condition. Entre les gens qui ont un noyau fissuré et les autres, c’est comme entre les pauvres et les riches, c’est comme la lutte des classes, on sait qu’il y a des pauvres qui s’en sortent mais la plupart, non, ne s’en sortent pas, et dire à un mélancolique que le bonheur est une décision, c’est comme dire à un affamé qu’il n’a qu’à manger de la brioche. »

Mars de Fritz Zorn : « Comme on sait, les tumeurs cancéreuses ne font pas mal par elles-mêmes; ce qui fait mal ce sont les organes sains qui sont comprimés par les tumeurs cancéreuses. Je crois que la même chose s’applique à la maladie de l’âme : partout où ça fait mal, c’est moi. »

« On est toujours content quand les gens qui nous aiment relèvent nos travers comme des raisons supplémentaires de nous aimer. »