J’ai eu du mal à rédiger cet article au vu de l’encre que ce livre a fait couler depuis l’obtention du Prix Goncourt des Lycéens … je me suis tout de même lancée mais il sera moins développé que d’habitude (désagréable sensation de ne rien pouvoir dire d’original ou de novateur …)

L’auteur

Professeur de français, née à Paris en 1966, elle se consacre surtout à la littérature jeunesse.

Son premier roman non destiné à la jeunesse, Le Cœur cousu, sorti discrètement, reçoit par la suite de nombreux prix. Son second roman, Du domaine des Murmures, est nommé pour le prix Goncourt mais obtient finalement le prix Goncourt des lycéens.

Le livre

En 1187, le jour de son mariage, la jeune Esclarmonde refuse de dire «oui» : elle veut faire respecter son vœu de s’offrir à Dieu, contre la décision de son père, le châtelain régnant sur le domaine des Murmures. La jeune femme est emmurée dans une cellule attenante à la chapelle du château, avec pour seule ouverture sur le monde une fenêtre pourvue de barreaux étroits. Mais elle ne se doute pas de ce qui est entré avec elle dans sa tombe …

Ce que j’en ai pensé

Je suis Esclarmonde, la sacrifiée, la colombe, la chair offerte à Dieu, sa part.
J’étais belle, tu n’imagines pas, aussi belle qu’une fille peut l’être à quinze ans, si belle et si fine que mon père, ne se lassant pas de me contempler, ne parvenait pas à se décider à me céder à un autre…
Mais les seigneurs voisins guettaient leur proie.
J’étais l’unique fille et j’aurais belle dot.

Dès l’incipit, Carole Martinez s’inscrit dans un beau style, en partie emprunté à un français ancien (mais pas totalement sinon on aurait souffert …). Le souffle poétique, se heurtant aux sujets dramatiques qu’il évoque, n’en est que plus beau.

A priori, je n’apprécie que peu les romans qui évoquent la religion, et encore plus quand une jeune fille s’enferme volontairement pour consacrer sa vie à Dieu. J’ai failli le reposer à ce moment-là, malgré le style. Et puis je me suis tout de même accrochée, me battant contre ce premier préjugé.

Et finalement on peut dire que le texte est remonté dans mon estime puisque la pauvre Esclarmonde (déjà quand on porte un nom pareil, on a la poisse … ;)) regrette sa décision assez rapidement. Le passage le plus fort du texte, le point de basculement, est celui où elle reprend goût à la vie, où elle rejette la tentation de la solitude de la religion et « À défaut de croire en Dieu, j’ai commencé à croire en moi, en la force de ma parole dont je voyais chaque jour croître l’incroyable pouvoir. ».

Dans cet univers clos, c’est un véritable déferlement d’émotions, de sentiments dans cette fuite de la jeune fille, fuite d’une vie qu’elle ne connaît pourtant pas encore : « Et moi, j’étais entrée dans ma cellule comme en un navire, j’y avais essuyé des tempêtes, abordé des terres inconnues, j’y avais tout perdu et tellement espéré. Comment pouvait-on tant apprendre, tant changer, tant souffrir, tant vieillir, en si petit espace ? »

Mais on découvre aussi que ce n’est pas seulement un roman intime mais un roman de « société ». En réalité, j’en viens à douter qu’Esclarmonde ait vraiment choisi son destin à un moment : elle a plutôt subi le poids de cette société moyen-âgeuse qui n’offre comme avenir aux femmes que le mariage ou le couvent. Et jusqu’au bout elle subira les volontés de cette société et du peuple, et le poids des superstitions : car si elle évolue au fil du temps, l’extérieur ne change pas et a entériné sa décision d’enfermement et de sainteté, à laquelle elle ne peut renoncer si facilement.

Au final, c’est un véritable roman d’apprentissage (qui certes se termine assez mal pour l’héroïne, mais ce n’est pas l’essentiel), un chemin vers la vie que l’on parcourt en même temps que la jeune fille.

Et la conclusion de Carole Martinez :

« Certes ton époque n’enferme plus si facilement les jeunes filles, mais ne te crois pas pour autant à l’abri de la folie des hommes. J’ai vu passer des siècles, l’histoire n’a jamais cessé de chambouler nos vies et les évidences sont infiniment fragiles.
Les certitudes sont de pâte molle, elles se modèlent à volonté. »

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