Écrit en 1982-1983, à la mort du père, ce court roman tente de retracer la vie de ce dernier, et son rapport avec sa fille. Mais, « Depuis peu, je sais que le roman est impossible. »

Alors Annie Ernaux prend le parti suivant : « Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante. L’écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j’utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les choses essentielles. » Et c’est bien cette fameuse écriture plate qui finit par nous toucher, tant elle dit de choses, en peu de mots. Au risque de se perdre : « J’écris lentement. En m’efforçant de révéler la trame significative d’une vie dans un ensemble de faits et de choix, j’ai l’impression de perdre au fur et à mesure la figure particulière de mon père. »

Pour elle, le plus difficile est de parvenir à dire le fossé qui se creuse entre son père, ouvrier puis commerçant, et elle, jeune étudiante qui découvre les livres, la musique, la culture bourgeoise (et épousera un étudiant en sciences politiques). Dire le silence entre son mari et son père. Entre elle et son père, qui est conscient de ce fossé, et l’accepte : « Les livres, la musique, c’est bon pour toi. Moi je n’en ai pas besoin pour vivre. »

Mais au fil du temps, le fossé s’approfondit et il devient difficile de l’ignorer : « Mon père est entré dans la catégorie des gens simples ou modestes ou braves gens. Il n’osait plus me raconter des histoires de son enfance. Je ne lui parlais plus de mes études. »

Il n’est en effet pas si facile de passer d’une culture à une autre radicalement différente, de la culture de son enfance à la sienne propre : « Je me sentais séparée de moi-même. »

Au final, Annie Ernaux met un point final à sa quête, acceptant son passé, son enfance et son éducation : « J’ai fini de mettre au jour l’héritage que j’ai dû déposer au seuil du monde bourgeois et cultivé quand j’y suis entrée. »

J’ai donc retrouvé avec délice l’écriture neutre et épurée d’Annie Ernaux, qui collait parfaitement au sujet : j’ai particulièrement été touchée par ce portrait d’une vie simple qu’elle brosse en quelques coups également simples, et efficaces. Enfin, ce roman a eu des échos bien plus profonds en moi puisque, même si le fossé n’est pas si radical, je me trouve parfois face au même fossé, et même si les autres peuvent bien le prendre, ce n’est pas toujours facile à gérer et accepter.

Le roman a obtenu le Prix Renaudot en 1984.