L’auteur

Jacqueline Harpman est née en 1929 à Bruxelles. En 1945, elle finit ses humanités à Bruxelles, au lycée de Forest. Ensuite, elle entreprend des études de médecine à l’ULB (Université libre de Bruxelles).

Très tôt elle se met à écrire : son premier roman, Les Jeux dangereux, ne sera jamais publié. Mais elle rencontre ensuite l’éditeur René Juillard et elle publie son premier texte L’amour et l’acacia et son roman L’apparition des esprits. En 1959, elle reçoit le prix Rossel pour son roman Brève Acardie. En 1965, elle connaît un changement d’éditeur car René Juillard vient de décéder. C’est Christian Bourgois qui va reprendre la direction de la maison d’édition. Son prochain roman, Les bons sauvages passera inaperçu aux yeux du nouveau directeur d’édition. En 1967, elle commence des études de psychologie et en 1976, elle entre dans la Société belge de psychanalyse.

En 1990, La fille démantelée ; en 1991, La plage d’Ostende. Ce dernier roman recevra le prix Point de Mire un an après. Ensuite, elle publie La lucarne et le Bonheur dans le crime. En 1996, son roman Orlanda reçoit le prix Médicis.

Aujourd’hui, Jacqueline Harpman continue à écrire et à exercer ses activités de psychanalyste.

Le livre

Elles sont quarante, enfermées dans une cave où elles ne peuvent marcher plus de vingt pas, sous la surveillance d’impassibles gardiens qui les nourrissent et les soignent. La plus jeune, la narratrice, n’a jamais vécu ailleurs. Les autres, si aucune ne se rappelle les circonstances qui les ont menées là, lui transmettent le souvenir d’une vie où il y avait des maris, des enfants, des villes.

Mystérieusement libérées de leur geôle, elles entreprennent une longue errance sur une terre déserte à la recherche d’autres humains ou d’une explication. Elles ne découvrent que d’autres caves analogues, peuplées de cadavres.

Mon avis

J’ai lu quelque part : « On a pu parler de Kafka, de Paul Auster ou du Désert des Tartares au sujet de cette œuvre à la fois cauchemardesque et sereine, impassible et bouleversante. » C’est en effet impossible de classer cette œuvre, hors du temps et de l’espace connu : aucun indicateur ne nous permet de déterminer où l’action prend place ni quand. Harpman a créé un monde surréaliste, angoissant, où le lecteur est, de manière frustrante, cantonné aux faibles connaissances de la narratrice qui consigne ces faits à la fin de sa vie. Or, elle ne sait rien. On ne peut donc que postuler, et c’est ce gouffre de suppositions qui rend cette lecture vertigineuse : pourquoi ces femmes – et ces hommes – ont-elles été enfermées tout ce temps ? qui sont les gardiens ? sont-elles même encore sur Terre ? pourquoi les gardiens ont-ils fui ? Finalement, tout le long du roman, on attend une explication qui ne viendra jamais.

Cela fait trois semaines que je l’ai lu maintenant et je n’ai pu trouver de réponse. Et au bout d’un moment, je me suis dit : et si l’auteur ne savait pas non plus ? alors j’ai accepté de réfléchir avec les seuls éléments qu’elle nous donne et les questions qu’elle soulève.

Car il me semble que c’est un fait exprès qu’elle se soit détachée de toute contingence de détails quelconque, souhaitant aller à l’essentiel, mais sans nous guider dans nos questionnements.

Parmi tant d’autres mystères, elle interroge la notion de féminité et de relation homme/femme. En effet, la plus jeune, qui n’a jamais connu les hommes ( à la fois l’humanité et le sexe masculin) ne développe pas une puberté normale, comme si son corps ne savait pas quel cours suivre et ne s’était pas préparé.

Elle questionne également les relations entre les femmes. La narratrice remarque par exemple « l’ardeur qu’elles mettaient à redire dix fois la même chose sous une autre forme pour ne pas s’apercevoir qu’elles n’avaient, en fin de compte, absolument rien à se dire depuis une éternité, mais il faut qu’un être humain parle, sinon il perd son humanité ». Ce n’est finalement qu’au seul contact de ces femmes que la jeune fille apprend ce qu’est la nature humaine, et les codes qui vont avec. Or, elle va se mettre à se raconter des histoires, avec le peu qu’elle sait, elle invente – miracle de l’esprit humain. Jusqu’à ce qu’elle se rende compte que « dans mes histoires, il y aurait toujours des événements; dans ma vie, il n’y en aurait jamais. » Lorsqu’elle découvre les livres, de la même façon, elle prend conscience qu’il lui manque tous les éléments pour les comprendre. Et elle s’interroge : « aurai-je mieux compris le théâtre de Shakespeare ? ou l’histoire de Don Quichotte de la Manche ? ». Elle ouvre ainsi l’interrogation de la relativité du savoir et de la littérature, qui ne sont que des reflets de la société telle que nous la vivons aujourd’hui, mais qui n’auront peut-être plus aucun sens dans un ou deux siècles.

De la même façon, ce sera la seule à accepter de donner la mort aux femmes malades, sans rien ressentir. La mort est elle aussi une construction humaine, tout comme le meurtre ou plutôt ici l’euthanasie qui a du sens dans une société où on ne peut sauver ou empêcher les gens de souffrir et de vouloir partir.

C’est donc un roman très complexe, qui, à travers cette histoire plus qu’étrange, interroge en réalité l’ensemble de la nature et de la condition humaine.

En bref, un roman difficile à décrire, mené par un style agréable, en tout cas adapté au récit, et qui m’a profondément marqué. A lire.

Incursions

« Depuis que je ne sors presque plus je passe beaucoup de temps dans un des fauteuils, à relire les livres. Je ne me suis intéressée que récemment aux préfaces. Les auteurs y parlent volontiers d’eux-mêmes, ils expliquent pour quelles raisons ils ont rédigé l’ouvrage qu’ils proposent. J’en suis surprise : n’était-il donc pas plus évident dans ce monde-là que dans celui où j’ai vécu de transmettre le savoir qu’on a pu acquérir ? […] cela donne à penser que les gens n’étaient pas avides de s’instruire et qu’il fallait demander à être excusé de vouloir communiquer ses connaissances. »

« Il est étrange que je meure de l’utérus, moi qui n’ai jamais eu de règles et qui n’ai pas connu les hommes. »

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Belgique !