Une belle phrase pour introduire cette chronique :

« La lecture est cet instant d’éternité simultanément ressenti par quelques solitaires dans l’espace immatériel un peu bizarre qu’on pourrait appeler l’esprit »

Et une phrase parfaite :

« Les bons lecteurs, on devrait les enfermer pour lire ! On leur verserait un salaire et ils ne feraient que ça, sauver la littérature en la lisant ! « 

Absolument ! je ne comprends pas d’ailleurs que ça n’existe pas encore … (quoique j’apprécie moyennement la catégorisation du « bon lecteur »)

***

L’auteur

Charles Dantzig est né en 1961, dans une famille de professeurs de médecine. Mais il préfère suivre des études de droit et obtient un doctorat. Son premier écrit, un essai sur Remy de Gourmont, est publié en 1990, suivi de son premier recueil de poésies, Le chauffeur est toujours seul.

Il devient éditeur aux Belles Lettres, où il a créé et dirigé trois collections : « Brique » pour la littérature contemporaine, « Eux & nous » où des écrivains français parlent d’auteurs de l’antiquité classique et « Trésors de la nouvelle ».
Ses premiers essais paraissent aux Belles Lettres, ainsi que ses recueils de poésies. Un choix de son œuvre poétique est parue en 2003 sous le titre En souvenir des long-courriers. Son premier roman, Confitures de crimes (en référence à un vers de H.J.-M. Levet : « Le soleil se couche en des confitures de crimes »), paraît aux Belles Lettres en 1993.

Il est ensuite éditeur chez Grasset, où il dirige la collection des « Cahiers rouges », dont il renouvelle le catalogue. Il est l’éditeur d’Adrien Goetz et de sa fameuse série des Intrigues.
En 2005, il publie son Dictionnaire égoïste de la littérature française et en 2009, son Encyclopédie capricieuse du tout et du rien.

De mars 2006 à mars 2008, Charles Dantzig a signé l’épilogue de chaque dossier du Magazine Littéraire.

En octobre 2010, il reçoit le grand prix Jean-Giono pour l’ensemble de son œuvre, qui distingue chaque année l’ensemble de l’œuvre d’un auteur de langue française qui a défendu la cause du roman.

Le livre

Paru en 2010, l’essai « Pourquoi lire ? » théorise les réflexions de Dantzig sur la lecture, avec beaucoup d’humour. Un gros problème qui s’est posé à la rédaction de cette critique a été le choix des citations. J’aurai bien réécrit tout le livre ! Car il est rempli de phrases savoureuses sur la lecture, qui m’ont souvent frappé par leur vérité (ou en tout cas j’y ai reconnu mon expérience de lectrice). Mais justement, c’est un peu le problème car comme il le dit lui-même :

« On pourrait imprimer un avertissement au dos des livres: « ATTENTION ! Les lectures qui vont trop dans le sens de vos pensées ou de vos goûts peuvent être dangereuses. »

En réalité, je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir lu quelque chose de vraiment neuf mais au milieu de tous les essais que j’ai lu sur la lecture, celui-ci brille par son humour et la pertinence de ses réflexions !

J’ai cependant été gênée par certaines affirmations péremptoires et critiques gratuites, montrant la partie snob et élitiste de la conception dantzigienne de la littérature.

Par exemple :

« Le charme de la littérature est souvent créé par le lecteur en état d’enfance. Beaucoup y restent. Ce sont ceux qui transforment les romans en best-sellers. Et les femmes restées des gamines rêvant d’amour mènent à 300 000 des nunucheries qui pansent la douleur d’avoir pour mari un goujat qui mange les coudes sur la table, et les hommes restés des adolescents à idées quittent les émissions de foot sur TF1 pour les romans d’anticipation écrits par des cons apocalyptiques ». Un peu d’exagération peut-être ? de provocation ?

Au final, il survole énormément de sujets qui touchent à la littérature (80 courts chapitres), mais sans vraiment approfondir. Au-delà de son amour pour la lecture, je me demande si tout de même cet essai n’est pas uniquement un exercice de style, une provocation envers les non-lecteurs, qu’il n’essaye pas de comprendre. Il ne relativise jamais ses propos, nous les assénant. Certes, beaucoup sont justes. Néanmoins j’aurais aimé des arguments, des exemples et non pas juste des assertions. Il se contente d’attaques parfois attendues et faciles, mais si elles peuvent, d’une certaine façon, paraître légitimes. Au final, c’est uniquement SA vision de la littérature.

Voilà pour la forme du texte, passons au fond.

Car finalement, Pourquoi lire ?

Puisque

« Lire est déraisonnable. Il y a des choses bien plus importantes, disent les importants. C’est vrai. Et, le sachant, nous continuons en sifflotant ces lectures qui nous privent de la gloriole et de la fortunette. » ?

Et bien parce que

– « On lit pour voir chez les autres les défauts que nous nous cachons à nous-mêmes. » Admettons. C’est la fonction catharsique de la littérature.

“Je retournai au bonheur des bonheurs, lire. Ah, voilà une autre raison de lire, sans doute. Lire, c’est beaucoup plus intéressant que se distraire.” Cela dépend, car la littérature est parfois / souvent considérée comme une distraction. Attention au discours élitiste Mr Dantzig !

« Oui, on lit par protestation contre la vie. La vie est très mal faite. On y rencontre sans arrêt des gens inutiles. Elle est pleine de redites. Ses paysages sont interminables. Si elle se présentait chez un éditeur, la vie serait refusée. » Bien d’accord ! La vie réelle est si triste, monotone; alors que la littérature est si riche ! Mais elle ne remplacera jamais la rencontre avec une personne réelle, aussi « inutile » soit-elle. Et d’ailleurs, y-a-t-il vraiment des gens inutiles ? Attention au gouffre du snobisme !

“On lit pour comprendre le monde, on lit pour se comprendre soi-même. Si on est un peu généreux, il arrive qu’on lise pour comprendre l’auteur. Je crois que cela n’arrive qu’aux grands lecteurs, une fois qu’ils ont assouvis leurs deux premiers besoins, la compréhension du monde et la compréhension d’eux-mêmes. Lire fait chanter les momies, mais on ne lit pas pour cela. On ne lit pas pour le livre, on lit pour soi. Il n’y a pas plus égoïste qu’un lecteur.”

« Quand on a beaucoup lu, c’est qu’on lit par amour. On commence par être amoureux des personnages ; on le devient de l’auteur ; on l’est enfin de la littérature. ». L’amour est le véritable terme qui nous convient, à nous lecteurs, quand on parle de la littérature !

Par extension, il pose la question de ce qu’est la lecture et la littérature :

 » …ne peut-on pas dire qu’une lecture est réussie lorsqu’il nous en reste des phrases ? Elles sont comme des foulards dans un tiroir, aux couleurs toujours fraîches, conservant à jamais dans leurs plis l’odeur délicieuse d’une pensée, d’une émotion. » Une belle évocation poétique de la lecture.

“La lecture n’est pas contre la vie. Elle est la vie.[…] Elle maintient, dans l’utilitarisme du monde, du détachement en faveur de la pensée. Lire ne sert à rien. C’est bien pour cela que c’est une grande chose. Nous lisons parce que cela ne sert à rien. Quand on pense qu’on peur réussir une carrière dans le CAC40 sans avoir jamais rien lu de sa vie ! C’est pourquoi il faut être gentil envers les puissants qui lisent. Ils pourraient faire autre chose. ”  J’aime beaucoup la conclusion et j’y penserai à l’occasion …

« Quand on lit, on tue le temps. Pas dans le sens « passer le temps », ça c’est quand on lit en bâillant pour vaguement occuper un après-midi à la campagne, non, mais quand on fait une lecture sérieuse, une lecture où on est absorbé par le livre. Elle donne l’impression que le temps n’existe plus. […] et voilà pourquoi les grands lecteurs ont le sentiment d’être toujours jeunes. Ils n’ont pas été usés de la même façon par un emploi du temps, c’est-à-dire un temps employé à autre chose qu’à obéir au sens commun. […] Chaque nouvelle lecture a été une plongée dans un bain frais, un moment où on a, pas tout à fait illusoirement, vaincu le temps. » Le lecteur hors du temps … voilà un bon titre de roman ! : La littérature, ou la voie de l’éternelle jeunesse …

Pour conclure

« Lire, lire, c’est très bien, mais il y a aussi des moments où il est bon de ne pas le faire« . Ah bon ?

Car

« Pourquoi continuer à lire un livre? C’est un des effets dévastateurs de l’espoir. Si un livre est mauvais, il ne devient jamais bon. »