Petit Cheval

Sur une étagère poussiéreuse
Avec plein d’autres objets abandonnés
Un petit cheval me regarde
Comme s’il me demandait de le prendre dans mes bras
Mais que faire de lui ?
J’ai haussé mes épaules
Et je suis partie en galopant

2
Le temps passe sur
l’étagère de la boutique du monde
et les poussières aussi
Un hennissement sort du capharnaüm
Le cheval que j’ai vu jadis
est toujours là ;
Il m’attend, me suis-je dit
Comment le décevoir
Il est cher pour ma bourse et je n’ai pas de place
Mais cette fois en partant
nous avons galopé ensemble

3
Bras dessus bras dessous
J’ai amené un cheval dans mon royaume
Je l’ai bien astiqué pour lui ôter sa solitude
Et ses peurs
Sur sa patte gauche une blessure
Et dans le cœur un trou
J’ai remarqué combien le temps l’avait mal traité
J’ai bien soigné ses bobos
Qui t’a fait ça ?
Il a baissé les yeux et a commencé
à se balancer
Chez moi tu seras roi, lui ai-je promis
et près du lit je l’ai fait dormir
je ne voulais pas lui donner de mauvaises habitudes
comme on fait avec les hommes, les chiens et les chats
j’étais obligée

4
Ce matin, mon cheval me demande de sortir
il me dit que ma chambre
est tout petite pour galoper
il a besoin des champs
des montagnes
des arbres
de l’odeur de la liberté

Ô petit cheval de bois
fais comme moi
rêve!

5
arrête de me regarder
avec tes yeux doux !
dois-je croire que tu me vois ?

arrête de me parler
je ne comprends pas la langue des chevaux

arrête de me donner des coup de pieds
tu veux peut-être
que je t’embrasse ?

Ô ! petit cheval de bois
penses-tu que mon baiser
te transformera
en prince ?

cheval de bois?
ton visage pourtant
me sourit .

Maram Al Masri

Maram al-Masri est née à Lattaquié, en Syrie, en 1962. Après des études de littérature anglaise à Damas, où le recueil Je te menace d’une colombe blanche paraît en 1984, elle quitte sa terre natale et s’installe à Paris où elle connaîtra une situation difficile. En 1987, son second recueil, Cerise rouge sur une carrelage blanc, est publié à Tunis. La poésie de Maram al-Masri est alors saluée par la critique des pays arabes puis traduite dans de nombreuses langues. En 2003, les Éditions PHI font paraître une traduction française de ce second recueil. Quatre ans plus tard, les Éditions Al Manar sortent Je te regarde, recueil initialement publié à Beyrouth, qui obtient le prix de poésie de la SGDL que Maram al-Masri partage avec Bruno Doucey. Je te menace d’une colombe blanche, traduit de l’arabe par François-Michel Durazzo, est aujourd’hui édité pour la première fois en français.

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