Les jours les plus étranges de notre vie sont souvent les plus calmes : il est rare que l’on soit averti un matin par un signal nous mettant en garde contre la journée qui s’annonce ! Et la journée de mai pendant laquelle je fis une surprenante rencontre ne fit pas exception à cette règle …

Ce jour-là, je rêvassais en attendant mon prochain client lorsque deux femmes firent irruption dans mon cabinet, en larmes. Déconcerté, elles ne me laissèrent pas le temps de poser une question, ou même de demander leur nom : la plus âgée, vêtue d’une étrange robe démodée, se mit à m’expliquer, entre deux sanglots, les raisons de leur venue (pour plus de commodités de lecture, j’ai ôté la retranscription des pleurs et vous laisse imaginer leur désespoir, sans cet artifice littéraire facile !) :

– Docteur, voyez-vous, c’est ma sœur … elle est frappée d’un terrible mal !

– Tiens donc ? De quoi s’agit-il, Madame, demandais-je en me tournant vers la plus jeune des deux femmes.

– … aaamm … répondit-elle

– Pardon ? Je pense avoir mal compris ?

– … priiii priiii … dit-elle encore

Interloqué, j’interrogeai l’autre femme du regard, qui avait écouté notre « conversation » d’un air désespéré.

– Cela fait une semaine qu’elle ne peut parler qu’en répétant la fin des mots… c’est horrible !

– En effet … cela ressemble à un très grave cas d’écholalie ! Mais il faudrait que j’en sache un peu plus pour déterminer le traitement nécessaire …

– Eh bien, c’est simple Docteur, un homme puissant s’est servi d’elle pour séduire ses compagnes ..

– Mais c’est affreux !

– Oui, mais le plus terrible c’est que cet homme a une femme très jalouse et que …

Je ne pus en savoir davantage car à cet instant précis, la porte de mon cabinet explosa ! Je crus devenir fou en voyant une femme vêtue seulement d’un ample manteau blanc, à la romaine.

– Ça suffit ! cria t-elle. J’en ai assez de vous poursuivre depuis des centaines d’années, à toutes les époques ! Tu dois accepter ton châtiment, Écho, pour t’être fait complice de mon mari ! Ça t’apprendra à favoriser ses incartades !

Et toi, Éris, tu ne crois pas que c’est déjà assez le bazar à l’Olympe ? Faut-il vraiment que tu déranges tout le monde juste pour me faire enrager ?

Déguerpissez !

La seconde suivante, les deux femmes avaient disparu. Junon (car c’était elle), se tourna alors vers moi. Je ne pus m’empêcher de me recroqueviller sur mon siège …

– Et vous ? Mais que vous apprend t-on à l’école ? On ne sait même plus reconnaître une punition divine ? Rahh, si j’avais davantage de temps, je vous en aurai concocté une belle ! Mais vous êtes chanceux, Jupiter doit être encore en train de me tromper, et même sans l’aide de cette petite peste d’Écho, il y arrive à la perfection ! Je file ! Je vous laisse un petit souvenir …

Sur ces mots, elle disparut. A la place qu’elle occupait la minute d’avant, m’apparut un joli petit buste la représentant. L’effleurant et le retournant d’un geste distrait, encore sous le choc de mon aventure, je mis quelques secondes à sentir sous mes doigts une inscription. Je me baissai : il était écrit « Made in China ». Les Dieux ne sont vraiment plus ce qu’ils étaient au temps d’Ovide, soupirai-je.

La nymphe Écho, Alexandre Cabanel (1874)

 

Texte publié dans le cadre du défi d’écriture Babelio du mois de mars ! 🙂