L’auteur

Kazuo Ishiguro est né au Japon, à Nagasaki, en 1954. Il suit son père en Angleterre et y réside à partir de 1960. Ishiguro effectue des études de littérature et de philosophie dans les universités du Kent et d’East Anglia et il reste de manière définitive en Angleterre, aux côtés de sa femme écossaise. Ses trois premiers romans connaissent un succès immédiat : Lumières pâles sur les collines reçoit le Winifred Holtby Prize of the Royal Society of Literature, Un artiste du monde flottant reçut en 1986 le Whitbread Book of the year Award et Les Vestiges du jour reçoit en 1989 le Booker Prize et est adapté au cinéma par Ruth Prawer Jhabvala et James Ivory sous le titre Les Vestiges du jour.

Depuis, il a publié : Quand nous étions orphelins, L’inconsolé, Never Let Me Go (Auprès de moi toujours,  adapté au cinéma par Alex Garland et Mark Romanek) et Nocturnes.

J’ai découvert Ishiguro en allant au cinéma l’année voir Never Let Me Go. Un film magnifique qui m’avait profondément bouleversée. Bien entendu, je m’étais précipitée sur le livre. Or, pour la première fois de ma vie, j’ai trouvé que le livre et le film s’équivalaient parfaitement : une adaptation parfaite, qui suscite la même émotion, le même plaisir, les mêmes réflexions.

Quand j’ai commencé Les Vestiges du Jour, je gardais donc bien sûr à l’esprit ce plaisir, et l’idée qu’il avait été également adapté au cinéma … La semaine dernière, j’ai donc lu et vu dans la foulée Les Vestiges du Jour.

Le livre

Majordome méticuleux, Mr Stevens a passé sa vie à servir les autres, métier dont il s’acquitte avec plaisir et fierté. C’est un homme qui se croit heureux, jusqu’à ce voyage qu’il entreprend au soir de sa vie vers Miss Kenton, l’ancienne gouvernante du château où il servait : la femme qu’il aurait pu aimer, s’il avait su ouvrir ses yeux et son cœur.

Ce que j’en ai pensé

C’est une histoire belle et triste que nous raconte ici Ishiguro, à travers les mémoires de ce majordome qui s’est épanoui au service des autres, et que l’on peut considérer comme étant de la race des « grands majordomes », ceux qui ont sacrifié leur vie pour la perfection d’une soirée, d’une chasse et qui ont conservé jusqu’au bout leur dignité : « un majordome d’une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument. »

L’auteur nous plonge dans l’atmosphère d’une Angleterre aristocrate et conservatrice, dans les coulisses d’un manoir où le temps semble s’écouler différemment. Pourtant, comme ailleurs, l’Histoire y entrera, à travers des conférences internationales au sortir de la Première guerre mondiale, et des traités secrets passés entre Français, Britanniques et Allemands, et l’infiltration du fascisme, dont le maître de Stevens ne se relèvera pas.

Sans arrêt se répondent donc ces deux histoires, la petite et la grande. Voire même trois histoires si l’on considère l’amour avorté entre Stevens et Miss Kenton, que l’on attend tout du long et dont on comprend bien tard qu’elle ne viendra jamais … Dignité ou timidité ? Bonheur ou malheur ? Stevens brouille sans cesse les pistes, racontant ce qu’il veut au gré de ses souvenirs et de son voyage vers l’est, un voyage qui permet un retour sur soi, mais aussi une initiation à la vie. Et l’on reconstitue peu à peu son histoire, déterminant de nous même les passages clés, puisqu’il n’est souvent pas capable de le faire.

En même temps, Ishiguro nous dévoile peu à peu les charmes de la campagne anglaise : ses traditions, ses paysages, ses beautés, que Stevens ne découvre qu’au soir de sa vie, avec un soupçon de chauvinisme ! « le paysage anglais dans son excellence […] possède une qualité qui manque inévitablement aux paysages des autres nations […] la meilleure définition que l’on puisse donner de cette qualité est sans doute le terme de ‘grandeur' ». En en sens, Stevens fait partie de ce paysage tellement british qu’il décrit comme une beauté calme, retenue, par absence de tout caractère spectaculaire ou dramatique, à l’égal de sa vie. Pour lui, les autres paysages, impressionnants certes, frisent « l’indécence« .

Au gré des sous-entendus d’une langue délicieusement fluide et subtile, Ishiguro dresse, au-delà du portrait de toute une classe en déclin, le bilan d’une vie apparemment ratée. Un roman mélancolique qui révèle les failles d’un homme qui a refusé de reconnaître l’amour en Miss Kenton.

Au final, la conclusion de tout ça :

« L’implacable vérité, pour les gens comme vous et moi, c’est que nous n’avons pas d’autre choix, assurément, que d’abandonner notre sort entre les mains de ces grands personnages situés au moyeu de la roue du monde, et qui ont recours à nos services. »

et Stevens finit par avouer que :

« Le fait est, bien sûr, dis-je au bout d’un moment, que j’ai donné à Lord Darlington absolument tout ce que j’avais de mieux et maintenant – eh bien – je m’aperçois qu’il ne me reste plus grand chose à donner. »

Mais pourtant, d’une main de maître, Ishiguro ne tire pas de conclusion négative catégorique et laisse, en suspens, un infime espoir de bonheur à son personnage, enfin capable d’apprécier la lumière du jour déclinant, pas tout à fait disparu encore, qui laisse ses vestiges dans le magnifique ciel de la baie de Weymouth : « Peut-être dois-je retenir son avis de cesser de regarder en arrière, d’adopter un point de vue plus positif, d’essayer de faire usage de ce qui me reste de jour. […]  »

Une histoire à la fois simple et complexe, bouleversante, à la dignité des mots et des personnages. Et un roman on ne peut plus british.

*

Pour finir, une anecdote qui éclaire l’esprit de ce texte :

L’histoire, apparemment vraie, concernait un certain majordome qui, s’étant rendu en Inde avec son employeur, y servit pendant de longues années, non sans faire respecter par le personnel indigène les exigences professionnelles élevées qui avaient été les siennes en Angleterre.

Un après-midi, à ce qu’il paraît, ce majordome venait de pénétrer dans la salle à manger pour vérifier que tout était en ordre pour le dîner, lorsqu’il vit un tigre tapi sous la grande table. Le majordome quitta discrètement la salle à manger, prenant soin de fermer les portes derrière lui, et gagna calmement le salon où son employeur prenait le thé avec plusieurs visiteurs. Il attira alors l’attention de son employeur par un toussotement poli, puis lui murmura à l’oreille : « Je le regrette infiniment, monsieur, mais il semble y avoir un tigre dans la salle à manger. Peut-être permettrez-vous que le calibre douze soit utilisé? »

Et selon la légende, quelques minutes plus tard, l’employeur et ses invités entendirent trois coups de feu. Lorsque le majordome revint au salon un moment après pour regarnir les théières, l’employeur demanda si tout allait bien.

 » Parfaitement bien, monsieur, je vous remercie, lui fut-il répondu. Le dîner sera servi à l’heure habituelle, et j’ai le plaisir de vous assurer qu’il ne restera alors aucune trace perceptible du récent épisode. »