Je remercie les éditions Robert Laffont, et plus particulièrement Christelle pour l’envoi de ce roman fort sympathique, et de la délicate attention qu’elle a ajouté (du thé à l’orange que boit Pettigrew dans le roman !).

L’auteur

Née en Angleterre, Helen Simonson demeure aujourd’hui à Washington. Elle a passé son enfance dans l’East Sussex, ce « pays littéraire » où vécurent notamment Henry James, Rudyard Kipling et Virginia Woolf, et dans lequel elle puise une grande partie de son inspiration. Phénomène de librairie en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, La dernière conquête du major Pettigrew (Major Pettigrew’s last stand) est son premier roman.

Le livre

À Edgecombe St. Mary, le major Ernest Pettigrew est l’archétype même du gentleman anglais : raffiné, sarcastique et irréprochable. Veuf, il a pour seule compagnie ses livres, ses chers Kipling, et quelques amis du club de golf fuyant leurs dames patronnesses. Ce n’est guère son fils, Roger, un jeune londonien ambitieux, qui pourrait le combler de tendresse.

Mais le jour où le major apprend le décès de son frère Bertie, la présence de Mme Ali, veuve elle aussi, va réveiller des sentiments qu’il pensait mort à jamais. Or il va devoir combattre les traditions, et les mauvaises langues qui veulent les séparer, elle, la petite commerçante d’origine pakistanaise, et lui, le major anglais élevé dans le plus pur esprit britannique …

Ce que j’en ai pensé

J’ai eu du mal à accrocher au début de cet épais roman. Mais autant vous le dire tout de suite, 500 pages plus loin j’étais sous le charme, et j’aurais tout donné pour qu’il continue encore un peu …

J’ai tout d’abord apprécié le charme et l’ambiance très british qui se dégagent de ce texte, me ramenant aux quelques mois que j’ai passé au fin fond de la campagne anglaise il y a deux ans. Sauf qu’ici on est plongé au cœur même de ce monde, celui de l’aristocratie anglaise qui bouge difficilement de ses positions, pourtant parcourue de petits séismes, comme celui de l’histoire entre Madame Ali et le major Pettigrew.

Une histoire qui parsème le récit de détails exotiques et pittoresques semblant venir tout droit de l’Inde, ou plutôt de ce que les Anglais imaginent être l’Inde … Les clichés abondent ici en effet, mais le major Pettigrew grâce à son intelligence et son ouverture d’esprit les démolira un à un, revendiquant sa liberté face à sa famille et amis.

On ne peut donc que sourire tout du long face à cette histoire touchante d’un amour improbable mais peint avec retenue et vérité,

« Je ne crois pas que les vues les plus superbes du monde soient superbes parce qu’elles sont vastes ou exotiques, lui répondit-elle. Je crois que leur force vient de ce que l’on sache qu’elles ne changent pas. Vous contemplez, et vous savez qu’elles sont restées inchangées depuis mille ans.

– Et pourtant, à quelle vitesse elles peuvent se renouveler, quand on les voit à travers les yeux de quelqu’un d’autre […] Les yeux d’une nouvelle amie par exemple. »

et dotée d’un humour britannique imparable : 

« Les lanciers du Bengale étaient un célèbre régiment anglo-indien, paraît-il. Mais bon, comment les Britanniques ont-ils pu conquérir leur empire en tenue de clown, ça me dépasse.

– Et cette remarque nous vient d’une nation qui a conquis le Far West vêtue de jambières en peau et de chapeaux taillés dans de l’écureuil mort, observa le major. »

Mais au-delà de cette seule histoire, qui n’est d’ailleurs souvent qu’en toile de fond, s’entrecroisent plusieurs récits qui multiplient les tensions entre les personnages : la relation entre Amina et Walid, prisonniers des traditions également, de par la volonté de leurs familles et malgré leur amour; celle de Roger, le fils de Pettigrew, jeune homme plein d’ambition (à qui j’aurais volontiers mis des baffes à plusieurs reprises) et de sa fiancée américaine parfois désarçonnée dans ce monde parfaitement britannique (« Pas de religion, pas de politique, le sexe seulement à travers des allusions … pas étonnant que vous, les Britanniques, soyez obsédés par la météo ».), etc.

Au final, Helen Simonson dresse un large panorama d’une Angleterre contemporaine empoussiérée dans ses traditions, contrastant avec l’Angleterre brillante et moderne, par exemple celle de Roger pour qui la City est le cœur du monde. Et au milieu de tout ce chahut, un major Pettigrew, lucide et pourtant naïf sur de nombreux points, qui tente de retrouver ses repères, de se faire entendre, et de vivre sa vie tranquillement, entre son thé et ses livres …

C’est donc avec beaucoup de charme et d’intelligence qu’Helen Simonson s’empare du thème des traditions pour montrer combien elles peuvent être dangereuses, mais aussi combien elles peuvent être aisément oubliées et dépassées lorsque la passion s’immisce dans une vie, et la rend … improbable.

Je tiens à laisser le dernier mot à Madame Ali :

« Attention, attention […] la passion c’est très bien mais il ne faudrait pas qu’elle renverse le thé. »

Incursions

« Il n’y a rien d’inutile à lire les classiques, nuança t-il, en soupesant les livres dans sa main. Je rends hommage à vous efforts assidus. De nos jours, trop peu de gens recherchent et apprécient les délices de la culture civilisée pour le seul plaisir de la chose. »

*

« Le monde est rempli de petites ignorances […] nous devons tous faire de notre mieux pour les ignorer et les confiner ainsi dans leur petitesse, ne croyez-vous pas ? »

*

« Pour ma part, je crois qu’il y a à notre époque beaucoup trop de confessions réciproques, comme si le partage des problèmes allait en un sens les faire disparaître. Naturellement, tout ce que cela entraîne, c’est un accroissement du nombre de gens qui ont à se soucier d’un problème bien précis. »

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Lettre S !