De quoi rêve ce livre ?

Neville est le dernier homme sur une Terre contaminée par une épidémie transformant ses habitants en vampire. Il retranscrit le climat d’horreur dans lequel il vit, principalement la nuit quand il est barricadé et que les vampires tentent de le faire sortir de chez lui. Mais bientôt, il s’agit seulement de survivre, au jour le jour.

« Robert Neville. Le dernier représentant de la vieille race. »

Ce que j’en ai pensé de ce livre rêveur

C’est un roman qui se lit très facilement et très rapidement. On entre rapidement dans l’action à travers le récit à la première personne de Neville, un grand blond qui se superpose bizarrement à l’image de Will Smith (cf. le film homonyme très librement inspiré). Celui-ci vit une journée « normale » dans sa lutte contre les vampires alors qu’il est le dernier homme sur Terre. Quand il ne se barricade pas davantage dans sa maison, bastion presque imprenable, il se déplace dans la ville à la recherche de vampires assommés par la lumière du jour et dont il se débarrasse facilement. Mais petit à petit il s’interroge sur les outils qu’il utilise : pourquoi l’ail et le pieu fonctionnent-ils ? Il tente de rendre sa guerre plus scientifique, plus systématique, dans l’espoir secret de trouver un antidote.

Au fur et à mesure qu’il comprend comment les vampires fonctionnent, il revient sur l’épidémie qui a décimé l’humanité, et se questionne sur la figure même du vampire :

« Les vampires sont victimes d’un préjugé. Or la source des préjugés raciaux réside dans le postulat que la peur engendre la haine. […] Pourquoi, en quoi ses habitudes sont-elles plus révoltantes que celles des autres hommes et animaux ? […] Est-il plus monstrueux que les parents d’un gosse névrosé, futur homme politique ? Que l’industriel fournissant en bombes et en fusils des terroristes kamikazes ? « 

Car finalement : « Tout ce qu’il fait, c’est boire du sang. »

Mais au-delà d’une relecture du mythe de Dracula (que le personnage lit et critique d’ailleurs !), il dresse aussi un portrait sans concession de l’humanité avant sa chute. Ainsi il évoque les derniers mois où le journalisme à sensation faisait fureur, et était pour lui « sinistrement burlesque dans cette course effrénée au profit alors que le monde était en train de mourir. »

Tout au long de cette lutte, le lecteur prend conscience finalement que Neville est en train de perdre son humanité : il vit, il tue. »Désormais, le temps se réduisait pour lui à la seule dimension du présent, un présent tout entier fondé sur la survie, ignorant les sommets de la joie comme les abîmes du désespoir. Il avait la sensation de se rapprocher du règne végétal. »

Mais c’est la fin du livre qui diffère magistralement de la fin du film, et qui donne un tout autre éclairage à cette œuvre de Matheson. Si vous avez vu le film, vous vous rappellerez de Will Smith lançant une dernière grenade sur les vampires pour permettre à une jeune femme de s’enfuir et de rejoindre les derniers hommes retranchés. C’est une vision positive : les hommes sont toujours là, on peut imaginer qu’ils vont se relever et se battre.
Dans le livre, Neville EST le dernier homme. La femme qu’il recueille est un spécimen d’une nouvelle race, une évolution des vampires qui supporte la lumière du jour. Ces vampires ont créé une nouvelle société, dont on ne sait si elle sera meilleure ou pire que la société humaine.

Et finalement : « C’était lui le monstre. C’est la majorité qui définit la norme, non les individus isolés. »

« Il comprit soudain que c’était eux qui avaient peur de lui […] Une nouvelle terreur a émergé de la mort, une nouvelle superstition a conquis la forteresse inexpugnable de l’éternité. Je suis une légende. »

C’est donc un roman plus complexe que ne le laisse supposer le film, et avec une morale plus ambigüe. A découvrir donc, dans le même registre que Blade Runner, dont j’avais également fait une comparaison livre / film.

***

Enfin, pour conclure, à mon grand désespoir de future bibliothécaire, encore cette phrase :

« Il imagina quelque bibliothécaire entre deux âges, parcourant la salle en repoussant chaque chaise contre une table, avec la précision maniaque qui devait la caractériser. Il s’attarda sur l’évocation de cette visionnaire, morte sans avoir connu le réconfort et la joie intense d’un être aimé. […] N’était-ce pas plus terrible encore que de devenir un vampire ? »

Quelques mots sur le rêveur …

Né en 1926, Richard Matheson est un écrivain américain, ses genres de prédilection sont l’épouvante et la science-fiction. Après des études de journalisme, il se lance dans l’écriture et obtient le succès dès la publication de sa première nouvelle, Le Journal d’un monstre en 1950, qui décrit la haine d’un enfant monstrueux envers ses parents. Ses deux premiers romans, Je suis une légende et L’Homme qui rétrécit, sont à présent des classiques du genre, pour lesquels il a reçu de nombreux prix.

Il a également rédigé un certain nombre de scénarios.