Ex libris veritas

Le livre

Le premier souvenir de Lila, ce sont des hommes en noir venant l’enlever à sa mère. Placée dans un centre mi-pensionnat, mi-prison, elle se remet de cet arrachement, apprenant à parler, à marcher, à lire, à vivre.

Mais il n’est justement pas si facile de vivre dans un monde sans pitié, divisé entre une ville riche et la Zone où la misère règne. Une société à deux vitesses, supposée vouloir le bien des gens. Une société que l’on devine, petit à petit, monstrueuse.

Lila y trouvera t-elle sa place ? Et qu’est devenue sa mère ?

Mon avis

Pour vous donner une petite idée, j’ai commencé ce livre dans le RER des vacances, je ne l’ai pas lâché jusqu’à ce que je sois installée dans le TGV des vacances. Quand j’ai relevé la tête, on était déjà en Provence. Je n’avais rien vu du trajet. En bref, un livre coup de point, qui ne se lâche plus une fois commencé.

Il y a ici deux aspects importants sur lesquels je veux revenir :

– Le côté dystopique du livre, qui décrit une société totalitaire et inégalitaire, où tout est contrôlé.

A la moindre incartade, les gens sont supprimés : « Suppression pour incitation à la violence, à la perversion sexuelle, à la consommation de substances illicites, à des comportements alimentaires nuisibles à la santé. Suppression pour atteinte à la dignité du corps humain, ou au droit à l’image. »

C’est un monde où les livres n’ont plus droit de cité : on ne peut que lire sur des tablettes, qui sont par ailleurs contrôlées en permanence. Les livres papier ont disparu et les quelques rares qui circulent ont une étiquette : « Le papier imprimé peut contenir des substances toxiques et des micro-organismes susceptibles de déclencher chez les sujets fragiles de graves allergies, entraînant lésions cutanées et difficultés respiratoires. Il doit être manié avec précaution. Il doit être tenu hors de la portée des enfants. » Une étiquette qui m’a beaucoup fait rire, et épouvantée en même temps.

Pourtant, Lila, grâce au directeur du centre pour le moins anti-conventionnel va accéder à ces livres et grandir avec : « Avec le livre tu possèdes le texte. Tu le possèdes vraiment. Il reste avec toi, sans que personne ne puisse le modifier à ton insu. Par les temps qui courent, ce n’est pas un mince avantage, crois-moi […]. Ex libris veritas, fillette. La vérité sort des livres. »

Les livres, résidus du passé, sont donc un leitmotiv important puisqu’ils symbolisent la liberté. Et comme on ne peut contrôler ces lecteurs, ils font peur et symbolisent la résistance au système. Comme dans 1984, on modifie leurs vérités pour masquer les exactions du régime, en particulier vis-à-vis des habitants de la Zone qui peuvent troubler la paix de la Cité.

Ce monde n’est finalement qu’une extrapolation de celui dans lequel on vit, avec des traits exagérés certes, mais dont certaines ressemblances sont frappantes. La misère, l’inégalité, mais aussi les médias qui sont partout, les individus qui doivent rentrer dans un moule, et qui courent sinon le risque d’être supprimés, …

Un livre qui interroge sur les dérives possibles de la société.

– Mais finalement, si l’aspect dystopique est essentiel dans ce texte, le véritable propos m’a semblé être la quête d’identité de Lila.

Malgré de nombreuses difficultés, elle parvient à se développer normalement, mais elle restera toujours atypique, profondément effrayée par le monde extérieur. Cependant, son intelligence lui permet de faire semblant, et elle comprend vite que c’est ce qui la sauvera : « Imiter, d’après Fernand, c’était la clé, le fondement de toute vie en société. Avec ça, tu devrais pouvoir faire illusion en toutes circonstances. »

Faire semblant pour qu’on la laisse tranquille, seule. Pour qu’elle puisse rechercher sa mère et comprendre ce qu’il a pu se passer. Même si cela doit la mener dans la Zone, affronter les pires dangers, dont le moindre n’est pas celui de la découverte de la vérité. La relation à la mère est fondamentale ici, et son ennemi n’est plus les autres, mais bien elle-même : « On passe sa vie à construire des barrières au-delà desquelles on s’interdit d’aller : derrière, il y a tous les monstres qu’on s’est créés. On les croit terribles, invincibles mais ce n’est pas vrai. Dès qu’on trouve le courage de les affronter, ils se révèlent bien plus faibles qu’on ne l’imaginait. »

C’est donc son combat qui est retracé ici, d’une manière très efficace, dans un style fluide et sans un mot de trop par Blandine Le Callet. Si ce n’est pas un roman extrêmement original, il m’a tout de même bouleversé grâce au personnage de Lila, extraordinaire et très sensible.

Un magnifique roman, d’une cruauté tempérée de douceur et d’amour.

6/10 !

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Quelque mots sur l’auteur

Normalienne, Blandine Le Callet est maître de conférences de latin à l’Université Paris 12-Val de Marne. Elle a publié en 2006 son premier roman intitulé Une pièce montée et a reçu pour celui-ci le Prix Edmée de La Rochefoucauld de la première œuvre ainsi que le prix René Fallet 2007 du premier roman. Son deuxième roman, La Ballade de Lila K paraît en 2010 et récompensé par de nombreux prix, dont le Prix des bibliothèques pour tous 2011.