Publié aux Editions Sabine Wespieser Editeur.

Le livre

Nestor est obèse. Il se rend tous les jours au chevet de sa femme, qui est dans le coma. Petit à petit on comprend qu’ils ne s’aimaient plus. Par flash-back on remonte jusqu’au drame à l’origine de ces deux faits – l’obésité et l’éloignement. Mais dans sa solitude, Nestor éveille l’intérêt d’une jeune médecin qui va tenter de le faire sortir de la forteresse de chair derrière laquelle il se retranche.

« Lui, c’était un homme d’excès. Un homme qui n’avait pas peur des outrances, prêt à vivre avec un corps et une mémoire démesurés. Il mangeait trop, dormait en criant, ne passait pas les portes et ne faisait aucun effort pour se lier. »

Mon avis

Dans ce court roman, c’est une part d’humanité que nous dépeint Clara Dupond-Monod, à travers le quotidien de cet homme, ce « gros père » qui est terriblement seul, malheureux et qui se laisse mourir. Car le médecin s’en rend rapidement compte : « En réalité, Nestor dégringolait avec la majesté d’un oiseau suicidaire. Il se laissait glisser, conscient qu’à n’avoir aucune raison de vivre, on n’en a pas non plus pour mourir. »

En effet, c’est un drame qui est à l’origine de cette solitude, de cette tristesse immense qui crée une barrière entre Nestor et les autres, une barrière d’ignorance mutuelle. Une barrière que personne ne franchira, car elle a été forgée en partie par Nestor et son apparence extérieure qui n’appelle que mépris de la part du reste du monde, alors que lui voudrait oublier : « Nestor était maintenant persuadé que l’ignorance des souffrances renforce. Rien de pire que cette stupeur hébétée et la conscience des espaces noirs qui guettent. » Non seulement oublier les gens mais aussi le monde qui l’entoure : « Il fallait échapper à la mémoire des objets pour dormir enfin tranquille. »

Pourtant Nestor ne se résume pas à ça, et c’est le tour de force de Clara Dupond-Monod que de nous le montrer, de nous le faire admettre. Les apparences sont toujours trompeuses. Et page après page, alors qu’on prend connaissance du drame, notre cœur se serre, tout comme celui du médecin qui essaye de le sauver, jusqu’à l’aveu final : « De toute façon, et Alice s’en rendait compte, Nestor rendait les armes. Le chagrin remontait en sursauts lents, capable d’anéantir cette masse. Alice assistait au carnage de Nestor, rempli de gémissements et de mises en garde. »

Mais Clara Dupond-Monod ne s’arrête pas sur cette fin que l’on pourrait qualifier de négative et nous propose une fin originale, qui en rend la perspective encore plus intéressante, laissant la clé du récit aux mains du lecteur. Difficile d’analyser plus loin sans tout vous dévoiler.

C’est donc l’histoire terrible d’un être se détruisant lui-même, un homme qui se laisse glisser, sans aucun moyen de se raccrocher au monde, sans main tendue, à cause de son apparence. Un homme à la douleur trop lourde pour avoir le goût de vivre. Un homme que le passé veut rattraper et qui s’y refuse, n’acceptant que l’évocation de son pays, de son bonheur, à travers un phare rouge.

Un récit délicat, fort et bouleversant qui nous fait voir la vie autrement.

L’avis de Lili, qui m’a incité à découvrir cette perle.

« L’innocence, pensait Nestor, c’est de prendre une route l’esprit tranquille. C’est d’avancer sans qu’aucun chemin ne ricane, sans aucun signe pour tirer vers l’arrière. »

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Clara Dupond-Monod

Née en 1973, elle est diplômée en ancien français, et a commencé très tôt une carrière de journaliste. Après avoir dirigé les pages culture de Marianne, elle est aujourd’hui responsable de la culture pour La Matinale de Canal + et intervient régulièrement dans l’émission Jeux d’épreuves (France Culture). Dès son premier livre, Eova Luciole, paru en 1998 chez Grasset, elle a mis en scène des figures de la marge. Son dernier roman paru, La Passion selon Juette (Grasset, 2007), portrait d’une femme qui au XIIe siècle entra en rébellion contre l’ordre établi, a remporté le prix Laurent Bonelli et a été finaliste du prix Goncourt.

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