Le livre

Séverine a tout pour être heureuse : elle est aisée financièrement, elle a un mari qui l’aime et qu’elle aime à la folie, des amis, des activités. Pourtant, elle ne se sent pas complètement comblée, en particulier en ce qui concerne les relations intimes. Un jour, elle apprend qu’il existe des maisons closes où des dames exercent le plus vieux métier du monde pour gagner leur vie. Et c’est le début d’une longue descente aux enfers, jusqu’au drame.

Mon avis

Sans a priori sur ce texte, conseillé par mon amie Lili, mais bien disposée envers Kessel, dont j’avais dévoré Les Cavaliers, puissante fresque des steppes afghanes, j’ai pris mon temps pour aborder ce court roman.

Tout d’abord, je me suis de nouveau laissée charmée par l’écriture de Joseph Kessel, un style efficace très proche de celui du XIXe siècle, donc avec un vocabulaire riche et des phrases qui sont un régal à la lecture.

En ce qui concerne le sujet du roman, en l’occurrence la décadence d’une femme, j’avais un peu peur de lire une autre version de l‘Ingénue libertine de Colette, qui m’avait moyennement plu. Et pourtant, je me suis complètement laissée absorbée par cette aventure, avec le cœur serré à chaque étape de Séverine dans le mensonge, sans parler de l’adultère et du vice.

En réalité, c’est la tension entre la raison et les désirs qui est dessinée ici avec une rare acuité et une grande finesse : « Comme ces réserves secrètes avaient soutenu jusqu’alors des penchants que sa raison tenait pour droits, ses désirs avaient toujours une vigueur à laquelle elle cédait d’un impatient, d’un invincible mouvement ». Séverine cède entièrement à ses désirs, alors même qu’elle sait qu’elle ne doit pas.

C’est le portrait, non pas d’une libertine ou d’une femme de vice en tant que telle, qui serait amorale (Séverine ne l’est pas, et elle aime son mari plus que tout au monde, veut le protéger et le rendre heureux) mais simplement d’une femme faible, victime d’une « mollesse« , rongée aussi en partie par le remords de ne pouvoir montrer tout cet amour à son mari. Or, à partir du moment où le premier pas a été fait, elle n’est plus capable de se défaire de ce qui devient vite une habitude, et même une drogue : c’est « la véritable intoxication de Séverine, où l’habitude tenait plus de place que le plaisir. »

A la différence de Minne dans L’Ingénue libertine, elle ne cherche pas vraiment le plaisir en tant que tel, elle essaye simplement de comprendre son propre corps, qui se refuse à un mari qu’elle aime. Et à sa grande surprise c’est dans l’indifférence et dans le dégoût qu’elle va trouver ce plaisir.

Tout aussi étrange et presque aussi monstrueuse que la séparation de Jeckyll et Hyde, le bien et le mal; ici coexistent en Séverine, sans jamais se rencontrer, l’amour et le plaisir ; les sentiments et le corps. Et contrairement à Minne, elle regrette ses actes, consciente de ne pouvoir associer les deux en sa seule personne, et elle en souffre.

Il me semble qu’au-delà de l’histoire de Séverine, c’est une histoire universelle qui est racontée ici : celle de la relation entre l’homme et la femme; du rapport entre le cœur et le corps, entre les désirs et la raison.

Mais laissons les derniers mots à Joseph Kessel :

Ce que j’ai tenté avec Belle de Jour, c’est de montrer le divorce terrible entre le cœur et la chair, entre un vrai, immense et tendre amour et l’exigence implacable des sens. Ce conflit, à quelques rares exceptions près, chaque homme, chaque femme qui aime longtemps, le porte en soi. Il est perçu ou non, il déchire ou il sommeille, mais il existe. 

Et c’est ce qui fait de Belle de Jour, un grand livre.

Quelques mots sur Joseph Kessel

« Il est de ces êtres à qui tout excès aura été permis, et d’abord dans la témérité du soldat et du résistant, et qui aura gagné l’univers sans avoir perdu son âme. » François Mauriac.