Pascal Louvrier nous fait revivre, le temps de quelques centaines de pages et grâce à un style très « saganesque », la légende Sagan.

Ce que j’en ai pensé

On peut dire que j’ai littéralement dévorée cette biographie prêtée par mon amie Lili, qui m’a permis de mieux connaître cette écrivain que j’ai découvert il y a peu avec Château en Suède et Un sang d’aquarelle, et plus récemment encore, Des bleus à l’âme qui se fait parfaitement l’écho de cette biographie.

Pascal Louvrier nous retrace d’abord son enfance, exaltée, sans limites parentales. Mais c’est également le début d’une anxiété face à la vie, étouffée à force de lectures durant l’adolescence : « Lire. Plaisir indépassable. Sur un lit, fenêtre ouverte, à écouter la pluie tomber sur les tuiles; dans l’herbe, à sentir le foin coupé qui chauffe au soleil. Partout lire, et des nuits entières, et des jours entiers. » Elle lit Musset, Gide, Rousseau, Proust. Tous ces écrivains qui traitent des thèmes qui la taraude (le mal-être, l’ennui, la solitude) avec une grande liberté de ton, ce ton qu’elle s’emploiera à imiter avec succès, comme son essai-roman « Des bleus à l’âme le montre bien. » On parle de tout dans les livres de Sagan, elle nous place dans une complicité immédiate avec elle-même, nous faisant participer à l’histoire, nous interpellant sans cesse ou même commentant son propre récit en parallèle. « Françoise n’est pas insensible non plus à la peinture, en particulier lorsqu’il s’agit des impressionnistes. [..] La future Sagan saura appliquer à ses romans cette technique qui consiste, en quelques mots, à décrire entre deux individus une tension vive immédiatement transmise au lecteur. »

Et puis, à la fin de l’adolescence, « elle comprend que la désillusion est au bout de toute histoire d’amour, que l’éphémère est une constante qu’il serait stupide de nier ». Elle est d’une « lucidité effrayante ». Et c’est ce qui nous amène à son entrée dans le monde, avec Bonjour tristesse dans lequel elle invente, innove, transgresse. Et Pascal Louvrier anticipe : « bientôt son pseudo sera synonyme d’art (épuisant) de vivre. » Parlons-en de son pseudo d’ailleurs : Mr Quoirez refuse que sa fille utilise leur nom pour signer ses romans. Celle-ci, blessée, choisit le prince de Sagan, dandy accompli, issu de Proust.

Et puis les romans s’enchaînent. Pascal Louvrier ne s’encombre pas toujours de dates, s’attachant à décrire le déroulement des faits plus que celui des dates précises.

Toutes ses œuvres, 20 romans au total, ne sont pas de qualité, et pourtant, « Même dans les romans (parfois) inaboutis de Sagan, il y a toujours un passage à sauver, qui justifie le livre tout entier. Il y a la confirmation d’un bonheur impossible à partager. C’est pour ça qu’il est bon d’ouvrir un Sagan dans le TGV ou l’avion. On tient en respect la malchance d’avoir eu une enfance heureuse. » Cette phrase est un pur bonheur puisque c’est exactement ce que je ressens : l’avidité de la lecture, la complicité avec l’auteur et les personnages, et le sentiment final d’avoir gagné quelque chose, malgré tout.

Et comme je suis d’accord avec cette phrase : « Vivre est follement, mais sans retour, jeter les dés. »

Et puis, après le succès, les procès, les attaques, les dettes. Lorsqu’elle n’est plus soutenue par Mitterrand, tout s’effondre. Elle n’écrira plus qu’un roman en 1996, le Miroir égaré. Mais elle avait en réalité entamé sa chute dès les années 80, comme le dit Pascal Louvrier, l’époque n’est plus à la littérature souligne, « elle tourne au vulgaire ».

J’ai finalement été plus intéressée par ses débuts et à sa période glorieuse, entourée par toute l’élite intellectuelle de l’époque, que par sa chute. Pascal Louvrier nous la rend tellement sympathique, ce qu’elle était déjà pour moi à travers ses romans, que cela m’a fait mal au cœur et j’ai accéléré la fin…

En bref, une excellente biographie, qui m’a bien servi à comprendre Des Bleus à l’âme que j’ai lu juste après et dans lequel elle fait réapparaître les personnages de Château en Suède (« Je ne peux pas faire travailler Eléonore […] dans une maison de prêt-à-porter. Ce serait comme lancer Sébastien dans les finances ou la Bourse. Ils en mourraient tous les deux. »).

Mais elle en parle comme s’il s’agissait de personnages faisant partie d’elle-même, liés à son travail même d’écrivain qu’elle relate au fur et à mesure de leurs aventures (« De temps en temps, je manque d’écrire : « Mais je m’égare », vieille politesse pour le lecteur, mais stupide, ici, puisque mon propos est de m’égarer. »)

Bref, un beau morceau de Sagan, désespéré et tendre.

« Éléonore et le jeune homme dansaient dans une boîte de nuit … Catastrophe ! Qu’ai-je dit ? Me voici retombée dans le petit monde de Sagan et des boîtes de nuit … « 

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Lettre L : 16/26 !