Le rendez-vous mensuel tant attendu avec Hérisson et Somaja, pour revenir sur quelques livres que nous n’avons pas chroniqué durant le mois passé.

Pour le mois de mai, deux nouveautés à l’affiche : Les Séparées de Kéthévane Davrichewy aux Editions Sabine Wespieser; et Retour à Killybegs de Sorj Challandon, roman faisant suite à son chef d’œuvre Mon Traître paru en 2008. Enfin deux pièces de théâtre de Léo Bossavit : L’entretien et L’enterrement, publiées aux éditions Atalante.

Quand s’ouvre le roman, le 10 mai 1981, Alice et Cécile ont seize ans. Trente ans plus tard, celles qui depuis l’enfance ne se quittaient pas se sont perdues. Alice, installée dans un café, laisse vagabonder son esprit, tentant inlassablement, au fil des réflexions et des souvenirs, de comprendre la raison de cette rupture amicale, que réactivent d’autres chagrins. Plongée dans un semi-coma, Cécile, elle, écrit dans sa tête des lettres imaginaires à Alice. Tissant en une double trame les décennies écoulées, les voix des deux jeunes femmes déroulent le fil de leur histoire.

C’est un court roman qui se dévore et dans lequel j’ai retrouvé avec plaisir l’écriture agréable et fluide de Kéthévane Davrichewy. A rebours, la relation entre Alice et Cécile se reconstruit, de l’amitié profonde à l’éloignement, petit à petit : Le plus difficile était la solitude. Elles avaient été deux. »

Au fur et à mesure du récit, en alternant les voix des deux jeunes filles, on remet le puzzle en place, les figures surgissent, les faits s’enchaînent, avec cette banalité qui s’appelle la vie. Car finalement, ce n’est qu’une énième histoire familiale de plus, où les secrets, les tensions s’accumulent jusqu’à exploser, avec des dommages collatéraux, ici l’amitié extraordinaire qui lie Alice et Cécile.

Je sais que sur le moment j’ai beaucoup apprécié ce roman, car il a fait écho à un certain nombre de faits dans ma vie, dans ma façon de penser. Je me suis sentie un peu Alice et un peu Cécile.

Mais en réalité, quelques semaines après, je ne suis plus si sûre que ce soit un coup de cœur. Comme toujours, je ne ressens pas particulièrement de sympathie (ni d’empathie) pour ces personnages qui justement nous ressemble trop, à qui il arrive des événements banals et puis plein de drames (trop de drames ?), qui est si souvent la marque de la littérature contemporaine.

Je préfère amplement la littérature « étrangère » qui, tout en parlant d’autres, nous parle de nous, d’une manière plus subtile, plus réfléchie. Je ne nie pas que Les Séparées soit un bon roman, publié par une maison d’édition de qualité. Mais j’y ai préféré La mer noire, du même auteur, plus originale, plus « exotique ».

Justement dans le roman, il est dit : « La littérature densifiait ce qu’elle vivait, lui donnait de la valeur. » Or, pour moi, ça n’a pas été le cas ici …


Anecdote : Les droits viennent d’être signés pour une adaptation cinématographique.

***

Mon Traître avait été un coup de cœur. On y lisait l’histoire d’un jeune luthier français tombant amoureux de l’Irlande du Nord et de ses fiers guerriers qui luttent pour leur indépendance. Un jour, il rencontre Tyrone Meehan, chef de l’IRA et du Sinn Fein, et le côtoiera pendant 30 ans.Or, comme le titre du roman l’indique, Tyrone est un traître qui a durant 30 ans travaillé pour les Anglais. Mon Traître se termine sur l’assassinat de Tyrone en 2006, par l’IRA. Je vous laisse découvrir le très bon article sur Rue 89 qui en parle.

« Un traître, ça fout en l’air le moral d’une communauté. C’est comme une grenade à fragmentations. Ca balance des petits éclats dans tous les sens. Tout le monde est blessé avec un traître. Et c’est difficile de s’en remettre. »

Retour à Killybegs revient sur la même période, mais cette fois-ci du point de vue de Tyrone lui-même. Celui-ci raconte son enfance, ses premiers engagements, ses déceptions, ses doutes. On comprend la situation terrible de ce petit bout de pays dans lequel sont perdus les combattants irlandais catholiques.

J’ai donc retrouvé avec plaisir toute cette atmosphère qui a fait que Mon Traître était un de mes coups de coeur. Car ce n’est pas seulement une fiction, mais la réalité d’un pays, et d’un homme qu’a côtoyé Sorj Chalandon pendant ses années de journalisme. Et c’est cette vérité, cette intimité entre deux hommes, cette lutte désespérée face à « l’envahisseur », les horreurs d’une guerre qui dure depuis plus d’un siècle, qui font que Chalandon nous offre des textes extrêmement forts, qui marquent à vie.

Et même si le second roman n’a été écrit que parce que le premier a eu du succès, je ne peux que remercier Sorj Chalandon de nous offrir ce bonheur, et cette souffrance, de nous avoir replongé dans ce monde dur mais sensible de l’Irlande du Nord de 1950 à nos jours.

« C’est quoi, l’Irlande républicaine, Tyrone Meehan ? Deux cents rues à Belfast, des ghettos lépreux à Derry, à Newry, à Strabane ? Des lambeaux de village ! Les protestants sont majoritaires dans leur Ulster et ils le resteront. Dublin nous tourne le dos. Les Irlandais nous pourchassent avec la même haine que les Britanniques. »

Avec ces deux romans sur l’Irlande, mais aussi son précédent La Légende de nos pères, Sorj Chalandon poursuit cette interrogation : qu’est-ce qu’être un héros, un lâche ou un traître en temps de guerre ?

Un texte qu’il faut lire, relire, et qu’il ne faut pas oublier. Un texte qui donne malgré tout envie de visiter ce pays au nom duquel tant de combattants sont morts.

« Savez-vous ce que disent les arbres lorsque la hanche entre dans la forêt ? Regardez ! Le manche est l’un des nôtres ! » (Un mur de Belfast)

Sorj Chalandon, né en 1952, a été longtemps journaliste à Libération avant de rejoindre Le Canard enchaîné. Ses reportages sur l’Irlande du Nord et le procès Klaus Barbie lui ont valu le prix Albert Londres en 1988. Il a publié, chez Grasset, Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009).

***

Dans ces deux courtes pièces de théâtre, ce jeune auteur et acteur talentueux s’attaque aux non-dits de la société.

L’Entretien : un jeune homme se présente dans une grosse boîte pour proposer un projet novateur : le Métrotodo, un métro où les gens pourront vaquer à leurs occupations sur leurs temps de trajet et être délivrés de leurs tâches quotidiennes une fois rentrés chez eux. Or le RH qui le reçoit agit étrangement et l’entretien va vite tourner au délire … Successivement ennemis et amis, les deux protagonistes, accablés par le stress, sombrent peu à peu dans la folie. Cette dénonciation de la vie métropolitaine ainsi que de l’ambiance de stress qui prévaut dans les entreprises est bien tournée en quelques dialogues qui vont droit au but.  Une pièce que l’on imagine parfaitement sur scène, et sûrement intéressante à voir par la montée graduelle de la tension et une fin brutale, inattendue qui montre les limites du dialogue humain. A part ça, j’ai beaucoup aimé le concept du Métrotodo !

L’enterrement : Une famille assiste à l’enterrement du grand-père et les hommages sont pleins de bons sentiments. Viennent successivement parler le fils, la petite-fille et le meilleur ami de celui que l’on appelait l’Architecte et dont personne ne connaissait le vrai métier … Au fur et à mesure des discours, les tensions percent jusqu’à l’apothéose de la révélation de la petite-fille du défunt, qui sera un coup de tonnerre et donnera la possibilité au public de deux fins alternatives … Ici encore, Léo Bossavit ne tourne pas en rond : il accuse directement, dénonçant les hypocrisies familiales ainsi que la difficulté de connaître la vérité au milieu de rancœurs plus ou moins profondes, de haines cachées et de sentiments voilés. Parole contre parole, Bossavit nous offre le cruel exemple d’une rhétorique parfaite …