Le livre

A six ans, tandis que l’Angleterre observe une minute de silence pour le roi George VI décédé, Mary Ward, fille d’un fermier du Suffolk, comprend que, malgré les apparences, elle n’est pas une petite fille. Dès lors, elle s’efforcera de devenir Martin, un garçon hardi, tendre et viril. Au fil des années, nous la verrons poursuivre son rêve, du Suffolk à Londres, de l’Angleterre des Beatles à l’Amérique profonde. Rêve impossible ? Peut-être. Mais ceux qui l’entourent, de sa grand-mère, morte en planeur, à Walter, le garçon boucher qui veut devenir chanteur de country, ne sont-ils pas eux aussi à la recherche de leur royaume interdit?

Prix Fémina étranger 1994

Ce que j’en ai pensé

Mis dans les mains par la meilleure conseillère de tous les temps – ma mère (ce n’est pas pour rien que j’aime la littérature …) – ce roman étrange n’en est pas tombé avant que j’en ai tourné la dernière page !

Désarçonnée au départ par l’étrangeté des personnages mis en place, qui se croisent et se recroisent sans jamais réellement interagir, on entre en douceur dans ce récit, à travers le regard de Mary puis de Walter. Ici, l’important n’est pas tant le rapport aux autres que le rapport à soi dans ce long texte où chacun recherche sa propre identité et tente de définir sa vision du bonheur, malgré de profondes tensions familiales. Tandis que Mary / Martin considère que « Rester toujours à la même place vous défigurait. », qu’il faut évoluer; Walter constate, un peu amèrement : « J’aurai voulu savoir il y a des années que la recherche du bonheur était un droit. A Swaithey, ce n’en était pas un, n’est-ce pas ? – Non, c’était un tort. « 

Tout tourne en effet autour de cette ville, qui étouffe les personnages par ses conventions, ses préjugés : là-bas, chacun a sa place, souvent celle de ses parents; chacun est déterminé par sa naissance. Et quiconque tente d’y déroger sera mal vu. Au milieu de tout ça, des caractères écorchés vifs, qui se rendent compte que ce n’est pas leur vraie place, et qu’ils ne peuvent être eux-même ici. Mais leur combat pour la liberté de le penser, et d’agir, sera long : la narratrice les suit de 1950 à 1980. Au-delà des histoires personnelles, c’est donc aussi une évocation des Trente Glorieuses où l’on voit évoluer l’Angleterre, d’une société d’après-guerre rurale, paysanne à une société industrialisée, citadine, où les désirs des individus sont davantage pris en considération.

Malgré tous les obstacles, les luttes et déboires de ces personnages attachants, on ne peut que garder espoir, grâce à un certain humour britannique, une petite dose d’ironie grinçante qui rend ce texte moins cruel, plus lumineux. Dans une ambiance très particulière, Rose Tremain nous emmène donc dans un monde doux-amer, peuplé d’êtres rationnels portant chacun leur grain de folie et leurs désirs secrets.

Un livre à l’abord un peu difficile, mais qui finit par passionner.

Incursions

« Ce qui est arrivé, Mary, c’est ceci. L’Ange de l’Oubli commet lui-même, de temps en temps, un oubli. Il oublie d’effacer de nos mémoires toutes les traces de nos vies antérieures. Et quand cela se produit – comme cela s’est produit avec toi – la personne est hantée par la conviction qu’il ou elle ne se trouve pas dans la vie adéquate ».


Quelques mots sur Rose Tremain

Rose Tremain est une romancière britannique née le 2 août 1943, lauréate du James Tait Black Memorial Prize, de l’Orange Prize for Fiction, du Whitbread Book Award (aujourd’hui prix Costa) et, en France, du prix Femina étranger pour Le Royaume interdit. Deux de ses œuvres ont été adaptées à l’écran, l’une sous le titre Le Don du roi et l’autre sous le titre Ricky, de François Ozon.

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Lettre T : 15/26 !