En 1859, deux ans après la mort d’Alfred de Musset, George Sand fait paraître Elle et lui, qui raconte leur histoire. Choqué par le rôle que Sand faisait jouer à son frère, Paul de Musset répond par Lui et elle – et Louise Colet, qui avait eu une liaison avec Musset, renchérit par un Lui.

Ecrit en 25 jours (!), ce roman en partie autobiographique est très intéressant par l’éclairage qu’il apporte concernant la liaison Sand-Musset. Laurent est clairement Musset, Thérèse est Sand. Ce roman s’attache non seulement à décrire leurs relations mais décortique surtout le caractère de Laurent, inconstant et tourmenté :

« Il s’était fait une vie de hauts et de bas perpétuels. Les brusques transitions de la rêverie à l’exaltation et de la nonchalance absolue aux excès bruyants étaient devenues un état normal dont il ne pouvait plus se passer. »

Ces hauts et ces bas rythment tout le roman : ils s’aiment, vivent 8 jours avec passion, se déchirent, reviennent ensemble ! On croirait lire l’histoire de stars d’aujourd’hui qui ne sont jamais deux semaines de suite avec la même personne ! Et ce va-et-vient finit par devenir fatigant. Finalement, ce sera Thérèse qui prend la responsabilité de rompre totalement, mais en abandonnant son rôle de femme, pour se concentrer sur sa figure de mère. « Elle ne pouvait plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les avaient tant de fois réconciliés n’étaient plus pour elle que les effrayants symptômes de la tempête et du naufrage. »

Car durant tout le roman, Thérèse est souvent caractérisée comme ayant des attitudes très maternelles, vis-à-vis de l’enfant que semble être parfois Laurent.

En effet, Laurent/Musset est décrit comme le type même du romantique, tel Lamartine ou d’autres de la même époque. Car comme Thérèse/Sand le dit : « L’aspiration au sublime était même une maladie du temps et du milieu où se trouvait Thérèse. »

Finalement, elle parle très peu de leur oeuvre, sauf quand il s’agit pour elle de gagner sa vie (par ailleurs, ce sont tous deux des peintres et non des écrivains, mais après tout, la littérature n’est-elle pas une peinture de la vie ?) Alors que Laurent se révèle souvent incapable de créer. Thérèse avance d’ailleurs une explication de son caractère tourmenté : « C’est à l’artiste que je parle : l’homme n’est malheureux en vous que parce que l’artiste n’est pas content de lui-même. » Alors que justement Laurent l’attaque souvent en lui reprochant d’être « son fléau, l’assassin de son génie et de sa gloire ».

Au final, est décrite une histoire d’amour dans ce qu’elle a de plus inachevée entre ces deux êtres qui s’entendent pourtant à la perfection quand il ne s’agit plus de sentiments : « C’est que, quand leurs cœurs se taisaient, leurs intelligences se convenaient et s’entendaient encore. »

Voilà pour le roman. Mais qu’en est-il de la partie autobiographique ? Tout d’abord, les noms, les activités, les lieux sont changés. Des personnages sont introduits, qui n’existent pas, comme le personnage important de Palmer ou le premier mari de Thérèse. Ensuite, il est bien évident que tout le roman est écrit du point de vue de Sand seulement. De bout en bout, d’une manière fine et insidieuse, elle se donne le beau rôle alors que Laurent endosse une grande partie des fautes qui ont conduit à leur séparation. Par exemple, lors du voyage en Italie où Laurent tombe malade, certes, Sand le soigne mais en profite pour convoler avec le médecin … (une inspiration pour une partie du rôle de Palmer ?)

Comme le dit bien André Maurois dans Lélia ou la vie de George Sand, « On a cherché qui avait eu les torts. Mais la réponse est simple : torts et griefs étaient réciproques. […] Musset, avec la traditionnelle indulgence des hommes pour eux-mêmes, aurait voulu que la femme à laquelle il était infidèle lui demeurât fidèle. » 

Cependant, le va-et-vient et la conclusion sont fidèles, et c’est bien Sand qui rompt, épuisée, avant de se réfugier à Nohant. Au final, leur liaison dura seulement de juin 1833 à mars 1835, soit moins de deux ans.

Sans être réellement un chef d’oeuvre, Elle et Lui est surtout un parcours, comme une série d’indices nous mettant sur la voie de la relation tumultueuse entre ces deux géants littéraires. J’ai pris plaisir par la suite à chercher ressemblances et différences, et le livre a eu le mérite de me faire mieux connaître la vie de ces amants. Pour compléter, il ne faut apparemment pas hésiter à lire Confessions d’un enfant du siècle où Musset décrit également cette liaison !

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Pour finir, à propos de Paris, des descriptions qui m’ont fait sourire ! 

« Le bois de Boulogne n’était pas à cette époque ce qu’il est aujourd’hui. C’était plus petit d’aspect, plus négligé, plus pauvre, plus mystérieux et plus champêtre : on pouvait y rêver. »

« Les Champs-Elysées, moins luxueux et moins habités qu’aujourd’hui, avaient de nouveaux quartiers où se louaient encore à bon marché de petites maisons avec de petits jardins d’un caractère très intime. »

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