A propos d’Irène Némirovsky (à lire !)

Irène Némirovsky est née dans une famille de financiers juifs russes. Lorsque la révolution éclate dans le pays en 1917, Léon Némirovsky préfère éloigner sa famille et s’installe en France en 1919. Irène reprend alors des études brillantes et décroche en 1926 sa licence de lettres à la Sorbonne. Cette même année, elle publie son premier roman (Le Malentendu) puis épouse un homme d’affaires juif russe, Michel Epstein. Sa première fille née en 1929, la même année où elle publie David Golder, son premier grand succès, adapté au théâtre et au cinéma.De succès en succès, Irène Némirovsky devient une égérie littéraire, amie de Kessel et Cocteau. Elle donne naissance à sa seconde fille en 1937.

La Seconde Guerre mondiale mettra un terme brutal à ce brillant parcours. En 1938, Irène Némirovsky et Michel Epstein se voient refuser la nationalité française, mais n’envisagent toutefois pas l’exil, persuadés que la France défendrait ses juifs. Ils préfèrent toutefois éloigner leurs filles. Contrainte, Irène porte l’étoile jaune. Elle rejoint, accompagné par son mari, ses deux filles dans le petit village où elles étaient cachés. C’est là qu’Irène Némirovsky rédigera le récit de Suite française, persuadée qu’elle allait bientôt mourir.

Elle est arrêtée devant ses enfants par les gendarmes en juillet 1942, et envoyée à Auschwitz, où elle succombera du typhus quelques semaines plus tard. Michel Epstein, qui avait tout tenté pour sauver sa femme, est également déporté en novembre et immédiatement gazé à son arrivée. Ses deux filles sauvent quelques documents, puis sont placées sous la tutelle d’Albin Michel et Robert Esmenard (qui dirigea la maison d’édition) jusqu’à leur majorité. 

Suite française

Ce préambule était nécessaire pour comprendre ce roman, dernier écho d’une grande écrivaine de l’entre-deux-guerres. Dans la première partie (Tempête en juin), Irène Némirovsky raconte principalement la fin de la guerre (en 1939) et l’exode des Français vers le Sud, fuyant l’avancée des Allemands. Dans la seconde partie, (Dolce), articulé au premier tout en faisant intervenir des personnages différents, elle reprend le début de l’accommodation des Français à l’Occupation, et l’installation des Allemands, à travers l’histoire d’un petit village. 

Du fait de sa déportation en 1942, elle n’évoque pas la Résistance (elle devait être traitée brievement dans la troisième partie du roman, juste ébauchée). Aux quatrième et cinquième romans, Irène Némirovsky a donné les titres de Batailles et La Paix, et y a ajouté des points d’interrogation. On ne peut donc juger que sur la moitié d’un roman. En lisant les brouillons de ce qu’elle projetait d’évoquer ensuite, je m’aperçois que ces deux premières parties ne faisaient que poser les différents protagonistes et qu’ils devaient davantage entrer en contact dans les suivantes. Mais les jalons posés nous permettent tout de même d’imaginer la suite …

En fait, les deux récits sont davantage centrés sur les réactions et la psychologie des Français à cette époque. Elle nous dépeint fidèlement l’ambiance de l’Exode et de l’Occupation. Les faits historiques occupent peu de place, et nous complétons nous-mêmes les trous ou les faits non évoqués.

« On sait que l’être humain est complexe, multiple, divisé, à surprises, mais il faut un temps de guerre ou de grands bouleversements pour le voir. C’est le plus passionnant et le plus terrible spectacle […]; le plus terrible parce que le plus vrai; on ne peut se flatter de connaître la mer sans l’avoir vue dans la tempête comme dans le calme. Celui-là seul connaît les hommes et les femmes qui les a observés en un temps comme celui-ci. »

Par les circonstances extraordinaires qui entourent la rédaction de ce roman et sa publication (oeuvre posthume publiée en 2004 aux éditions Denoël, il reçoit le prix Renaudot la même année.), ce n’est pas un énième ouvrage sur la Seconde guerre mondiale puisque c’est un des premiers et que cette idée magnifie la lecture, d’une certaine façon. De plus, il n’est pas écrit par un simple témoin, qui retranscrirait plus ou moins ce qu’il voit, mais par un écrivain qui a l’oeil pour critiquer les comportements humains, décelant les lâchetés, les trahisons, les peurs de chacun dans l’aventure terrifiante que fut l’Exode. 

‘Les événements graves, heureux ou malheureux ne changent pas l’âme d’un homme mais ils la précisent, comme un coup de vent en balayant les feuilles mortes révèle la forme d’un arbre. »

En même temps, il a valeur de documentaire fantastique, un regard sans concessions portée sur la France. Mais déjà elle prévoit :

« Et dire que personne ne le saura, qu’il y aura autour de ça une telle conspiration de mensonges que l’on en fera encore une page glorieuse de l’Histoire de France. On se battra sur les flancs pour trouver des actes de dévouement, d’héroïsme. Bon Dieu ! ce que j’ai vu, moi ! Les portes closes où l’on frappait en vain pour obtenir un verre d’eau, et ces réfugiés qui pillaient les maisons ; partout, de haut en bas, le désordre, la lâcheté, la vanité, l’ignorance ! Ah ! Nous sommes beaux ! »

Les écrivains n’ont-ils pas tous un don de voyance ?

Cette histoire inachevée, reflet de l’Histoire en train de se faire, regard extrêmement lucide sur la société, a quelque chose de très émouvant, comme quelque chose auquel on ne peut rien faire, mais que l’on ne peut que regretter, encore et encore, à la lecture de ces belles pages.

Un roman qui donne envie de découvrir le reste de son oeuvre.

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Lettre N !

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