Mémoires de porc-épic est le second volet d’une trilogie inaugurée par Verre Cassé, que je n’ai pas lu (mais ça ne va pas tarder ! :)) L’idée est la réception d’un manuscrit écrit par ce fameux Verre Cassé …

Parodiant librement une légende populaire selon laquelle chaque être humain possède un double animal dans la nature, il nous livre l’histoire d’un porc-épic, chargé par son alter ego humain, Kibandi, d’accomplir, à l’aide de ses redoutables piquants, toute une série de meurtres. Pour le plus grand désespoir des villageois qui ne satisfont pas les exigences de son maître, le porc-épic est bien obligé d’obéir, pendant plus de quarante ans.

Une fois son maître mort, au crépuscule de sa vie, le vieux porc-épic décide de se confier à un baobab, et d’expliquer quelle a été sa vie. « la parole, me semble t-il, délivre de la peur de la mort, et si elle pouvait m’aider à la repousser, à lui échapper, je serais alors le porc-épic le plus heureux du monde ». De sa vie en groupe de porc-épic à son lien avec son maître, lorsqu’il devient un « double nuisible », jusqu’aux exactions qu’il commet, il n’omet rien et se dépouille devant nous.

« J’appartiens plutôt au groupe des doubles nuisibles, nous sommes les plus agités des doubles , les plus redoutables, les moins répandus aussi, et comme tu peux le deviner la transmission d’un tel double est plus compliquée, plus restreinte, elle s’opère au cours de la dixième année du gamin, encore faut-il parvenir à lui faire avaler le breuvage initiatique appelé mayamvumbi, l’initié le boira régulièrement afin de ressentir l’état d’ivresse qui permet de se dédoubler, de libérer son autre lui-même, un clone boulimique sans cesse en train de courir, de cavaler, d’enjamber les rivières, de se terrer dans le feuillage quand il ne ronfle pas dans la case de l’initié, et moi, je me retrouvais au milieu de ces deux êtres, non pas en spectateur puisque, sans moi, l’autre lui-même de mon maître aurait succombé faute d’assouvir sa gloutonnerie… »

Le roman prend donc la forme d’un récit atypique, sans ponctuation ni majuscules (ce qui demande 10 minutes d’adaptation), raconté d’un trait par le porc-épic qui devient finalement très attachant. Mabanckou détourne ainsi la forme traditionnelle du conte africain et de la fable, avec beaucoup d’humour et de verve. Le porc-épic émaille en effet son récit de réflexions sur la nature humaine, qu’il a appris à connaître et qui nous nous interroger sur la cruauté et la volonté de puissance de tout individu, à n’importe quelle échelle de la société. Il critique à plusieurs reprises en particulier la déformation qui oblige les Occidentaux à vouloir tout explique …

« car, mon cher Baobab, ces hommes qui vont en Europe, nom d’un porc-épic, deviennent si bornés qu’ils estiment que les histoires de doubles n’existent que dans les romans africains, et ça les amuse plutôt que de les inciter à la réflexion, ils préfèrent raisonner sous la protection de la science des blancs, et ils ont appris des raisonnements qui leur font dire que chaque phénomène a une explication scientifique ».

Or ici, superstitions, magie, croyances, meurtres, tout explose en un magnifique cocktail très concentré, en restant un formidable conte terriblement dépaysant. 

Un livre écrit dans un souffle. Et qui se lit dans ce même souffle. Fascinant.

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Congo !