Mon avis

Pour ce roman, il a suffit de deux pages. Deux pages et j’avais déjà le sourire aux lèvres en découvrant le ton gouailleur et tellement marqué « Romain Gary » de son personnage Jean. Jean qui n’a pas la tête qui faut mais qui a un cœur d’or. Jean est taxi, jusqu’au jour où il rencontre Salomon, le roi Salomon comme il l’appellera bientôt, roi du pantalon à la retraite qui a ouvert un standard SOS jour et nuit pour les désemparés, les solitaires. Pour Jean, c’est le travail rêvé. Il peut montrer toute sa naïveté, toute sa générosité, en allant jusqu’au bout de son engagement.

D’un optimisme contagieux (« On peut tout perdre […] mais si on garde espoir, rien n’est perdu ».) d’une ironie dévastatrice (ses relations avec le concierge raciste, anti-communiste : Si les Juifs n’étaient plus là, si les communistes s’évaporaient et si les travailleurs immigrés étaient renvoyés chez eux, ce serait pour Monsieur Tapu le désert affectif. » Alors il l’encourage dans ses préjugés, pour le rendre heureux !), d’une grande tendresse (« Tu devrais te laisser les cheveux encore plus longs. Pour qu’il y ait plus de toi. » dit-il à sa petite amie), Jean est un personnage terriblement attachant. Autodidacte, accro des dictionnaires alors qu’il massacre le français à tour de bras, Romain Gary dessine un personnage un peu dérangeant, qui met en péril tous les clichés et préjugés de la société.

En face de lui, le roi Salomon : « Je ne savais pas que Monsieur Salomon ne pouvait pas souffrir l’oubli, les oubliés, les gens qui ont vécu et aimé et qui sont passés sans laisser de traces, qui ont été quelqu’un et qui sont devenus rien et poussière, les ci-devant, comme je sais maintenant qu’il les appelait. »

Monsieur Salomon est la générosité et l’attention même, très bien conservé pour ses 84 ans ! Il a l’impression d’avoir une dette envers ceux que la vie n’a pas gâtée et veut faire réparation, même quand c’est trop tard.

« et puis il y a un moment où tu commences à sentir que c’est trop tard, que la vie ne va jamais te rembourser, et c’est l’angoisse. C’est ce que nous appelons l’angoisse du roi Salomon, à SOS »

Cette angoisse transparait dans toute le texte d’une façon extrêmement puissante, semblant répondre à celle que j’ai perçu à la lecture de La Nuit sera calme par Jacques Gamblin récemment. Une angoisse à laquelle il n’y a pas de réponse …

Enfin, l’auteur dresse une belle galerie de portraits, comme Mademoiselle Cora, ancienne chanteuse tombée dans l’oubli et que Jean exhorte à sortir de son égoïsme, lui parlant cocassement de la marée noire qui vient de survenir sur les plages bretonnes : « Quand on ne pense pas assez aux autres, on pense trop à son propre cas mademoiselle Cora. » Alors que Jean finit par trop penser aux autres et plus assez à lui-même...

Au final, j’ai retrouvé la grande délicatesse et le même ton de voix, toujours un brin désespéré de La Vie devant Soi et de Clair de Femme, mes deux premiers romans de Gary. Cependant, j’ai été un peu déçue car j’ai trouvé ce roman-ci un peu long, l’histoire n’avance pas assez vite et tourne un peu en rond autour du personnage de Jean. Ce qui l’empêche d’être un vrai coup de cœur tout en étant un très bon roman, à découvrir, comme toutes les œuvres de Gary dont je deviens aussi fan que ma copine Delphine, goût que j’ai d’ailleurs développé grâce à elle … !

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Lettre A (!)