« Je n’ai pas de chance avec les femmes. J’en ai eu marre, j’ai pris un pingouin et je me suis tout de suite senti mieux. »

Dans l’Ukraine appauvrie post-URSS, le zoo n’a plus les moyens de nourrir tous ses animaux. Victor Zolotarev se porte volontaire pour adopter un pingouin, qu’il nomme Micha. Ce dernier vit désormais dans son appartement mais traîne sa dépression entre la baignoire glacée et le frigidaire : « Mais Micha a apporté sa propre solitude, et désormais, les deux ne font que se compléter, créant une situation de dépendance réciproque plus que d’amitié ».

Quant à Victor, sans emploi, il se voit bientôt offrir un travail : écrire des nécrologies de personnes encore en vie. Mais un beau jour, ces personnes se mettent à mourir, de plus en plus vite … Le pingouin neurasthénique de Victor représente sa solitude, un peu à la manière du python dans Gros-Câlin de Romain Gary, et son incapacité à nouer des liens durables. 

Au départ crédible, le roman s’enfonce progressivement dans une douce folie, celle de l’Ukraine mafieuse, des morts suspectes et de la misère; une Ukraine triste et fade, comme un hiver. Un vieil homme déclare d’ailleurs à Victor : « Vous avez manqué l’époque de l’abondance, déplora le vieil homme. Chaque siècle offre environ cinq années de faste, puis tout s’écroule … je crains que vous ne viviez pas jusqu’au prochain tour, et moi encore moins … Mais moi, j’aurai profité de celui qui vient de passer. « 

Si l’on rit de la relation entre Victor et son pauvre pingouin, c’est pourtant un texte très noir, habité par des personnages inquiétants qui entraînent Victor dans un engrenage mortel. On ne peut pas non plus dire que Victor soit très attachant en soi : il agit la plupart du temps malgré lui, traîne son ennui et ne semble pas capable de sentiments, comme inadapté à la société. Or, j’ai lu que les intellectuels n’étaient pas très bien vus à cette époque, étant considérés comme des êtres inutiles dans la construction de la société. D’où la difficulté d’y trouver sa place.

Finalement, il accepte cette société car  » Sa vie lui semblait paisible, malgré l’épisode alarmant qui lui avait valu de passer le réveillon terré dans la datcha de Sergueï. Tout allait bien pour lui, du moins en apparence. A chaque époque « sa « normalité ». Ce qui, auparavant, semblait monstrueux, était maintenant devenu quotidien, et les gens, pour éviter de trop s’inquieter, l’avaient integré comme une norme de vie, et poursuivaient leur existence. Car pour eux, comme pour Victor, l’essentiel était et demeurait de vivre, vivre à tout prix. « 

Un rude constat pour ce roman donc bien amer, absurde et sordide, critiquant sévèrement l’état du pays, et qui a eu le mérite de me faire prendre conscience de la situation catastrophique de ces pays de l’Est

Une lecture douce-amère, dans un style fluide et agréable, peut-être un peu longuette sur certains passages, mais qui me donne tout de même envie de lire le second tome : Les pingouins n’ont jamais froid.

PS : à ne pas lire en période de dépression … 

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UKRAINE !