Au XXIVe siècle, la Terre compte plus de 70 milliards d’individus. Après des années de désordre, de chaos et de famine, les hommes se sont réorganisés, ont occupé l’espace différemment : désormais ils vivent dans des monades, des villes géantes construites à la verticale et dont chacune d’elle compte des centaines de milliers d’habitants. Chaque étage prend le nom d’une ville de l’ancien monde, et fait office de différenciateur de classes : les classes les plus populaires habitent en bas. Au-delà de ces gigantesques villes, le reste du monde ne comporte que des zones cultivées qui servent à nourrir cette population.

Au sein des monades, les règles sont strictes. L’objectif est d’éviter toute tension entre les hommes qui vivent dans cet espace relativement petit. La solution est la suivante : tout permettre pour éviter les frustrations. « Le refus de toute frustration est la règle de base dans une société telle que la nôtre, où les frictions les plus minimes peuvent conduire à d’incontrôlables oscillations discordantes. » L’intimité n’existe plus.

Un autre élément essentiel est qu’il n’y a aucun contrôle des naissances : « Nous continuons à nous multiplier dans la joie » car « la vie est sacrée, créer une nouvelle vie est un acte sacré. »  Par cette organisation verticale, la place ne manque pas pour les cultures. On se demande pourtant comment la Terre peut nourrir 70 milliards d’individus, ce qui n’est pas vraiment développé dans le roman.

Les gens se sont donc habitués, depuis des siècles, à vivre ainsi. Un historien se pose d’ailleurs la question : « Je pose la question de savoir si la vie urbmonadiale engendre un nouvel être humain. Un homme parfaitement adapté aux deux données essentielles de notre société : un espace vital restreint et un très faible coefficient d’intimité privée. » Tout individu déviant étant éliminé, on peut imaginer que seuls les gens parfaitement habitués à cette vie, ne la remettant pas en cause, se reproduisent. Le risque est donc minime que cette société soit remise en cause de l’intérieur.

Pourtant, petit à petit, on découvre que pour certains habitants des monades, ce bien-être, cette adaptation ne sont que du vernis : « Nos réflexes sont conditionnés par des restes de morale primitive. » « la jalousie, l’envie, le sens de la propriété » demeurent. Mais l’on s’aperçoit qu’ils se remettent personnellement en question, sans accuser les autres ou la société. Ils se sentent différents et ne le supportent pas. Ils préfèrent alors disparaître.

C’est un roman finalement très sombre puisqu’il y a peu d’espoir que la société évolue. C’est une dystopie classique où l’auteur dépeint une société mais où le point de départ est le même que celui de l’arrivée. Quelques personnages ne suffisent pas à la faire changer.

L’idée était donc intéressante, même si de mon côté, je suis davantage convaincue que notre société se dirige  plus vers la société de l’Oiseau d’Amérique que vers celle-ci. Les hommes s’entretuant, vivant dans un état d’hébétude à force de déléguer des tâches à des robots. Car même en éliminant les frustrations au maximum, elles restent vives et une telle société ne pourrait pas tenir très longtemps. Il n’y a qu’à voir les tensions en Inde ou en Chine où la surpopulation menace et crispe.

Finalement, le roman de Silveberg m’a déçu. Pour moi, il est inutile de multiplier les passages sexuels, une fois qu’on a compris que la liberté était totale. Comme si l’auteur voulait provoquer, choquer. Ce qui n’apporte pas grand chose. Il aurait mieux valu utiliser cet espace pour développer, préciser son monde, son univers. Qu’en est-il des religions ? de la politique ? tout a disparu ? on ne sait rien. Un projet donc intéressant au départ, mais qui aurait mérité d’être développé davantage.