« Il n’y a pas de meilleur lycée que le lycée Notre-Dame-du-Nil. Il n’y en a pas de plus haut non plus. 2500 mètres, annoncent fièrement les professeurs blancs. 2493, corrige Sœur Lydwine, la professeur de géographie. « On est si près du ciel », murmure la mère supérieure en joignant les mains. »

Dans un pensionnat rwandais, des jeunes filles de la haute société sont élevées à l’écart du monde, sur un plateau situé à la source du Nil. Le lycée Notre-Dame du Nil, géré par des religieuses, est pourtant à la pointe de la modernité dans son action pour l’éducation des femmes : « Elle était assurée que sa fille recevrait au lycée Notre-Dame du Nil l’éducation démocratique et chrétienne qui convenait à l’élite féminine d’un pays qui avait fait la révolution sociale qui l’avait débarrassé des injustices féodales. »

Et pourtant, le lycée est le creuset des tensions qui agitent le Rwanda dans les années 1970, alors que les hutus ont pris le pouvoir, soutenu par les colonisateurs belges. Tensions entre les filles de différents partis, mais surtout tensions entre les « vraies rwandaises du peuple majoritaire » et les quelques filles tsutsies, admises pour des questions de quota (étant l’espoir de leur famille, car quand on est étudiant, on n’est plus ni hutu ni tsutsi, « comme si on appartenait à une autre ethnie, celle que les Belges appelaient naguère les ‘évolués’« , alors qu’elles savent qu’elles n’auront pas plus de travail après). Plus pauvres, méprisées, considérées comme des « Inyenzi, des cafards, des serpents, des animaux nuisibles » elles sont l’objet de réflexions considérées comme normales, de vexations. Jusqu’à l’apothéose final qui préfigure le génocide de 1994.

« La Mort a établi son règne sur notre pauvre Rwanda. Elle a son projet, elle est décidée à l’accomplir jusqu’au bout. Je reviendrais quand le soleil de la vie brillera à nouveau sur notre Rwanda ».

C’est un roman extrêmement puissant, écrit par une rescapée du génocide tsutsi. Si certaines parties sont très dures, elles sont le reflet de la réalité et l’auteur parvient très bien à rendre l’ambiance de cette époque à travers les scènes de frustrations, de tensions. Mais elle nous plonge également au cœur de la culture rwandaise, évoquant les modes de vie, entre tradition et modernité, les fractures de la société, les croyances et superstitions, avec une plume aisée et agréable.

Elle peint également de beaux portraits de femmes : la grosse Gloriosa, avide de pouvoir; Victoria, la rêveuse qui perdra rapidement toutes ses illusions ; Modesta, mi-tutsi, mi-hutu, partagée entre ces deux « races » et désireuse d’être admise dans la dominante.

Et l’auteur retrace la montée des tensions, la moindre excuse étant utilisée pour attaquer les tutsis, le moindre prétexte à la violence, au relâchement de la haine, qui en fait un « roman » effrayant.

Enfin, le rapport aux Blancs est esquissé. Compliqué. Les Rwandais veulent acquérir une certaine indépendance, mais leur dévotion lors de la visite de la reine belge montre que les habitudes sont difficiles à perdre. On relève aussi une forme d’accusation des Blancs, impuissants et lâches (?) qui ne font rien pour arrêter les violences, ne s’impliquant pas dans ces querelles, alors qu’ils en sont à l’origine.

Ou l’éternelle histoire de domination, de racisme et de lutte de pouvoir ; l’éternel discours universel qui anime la haine entre deux « races », deux populations.

Un bémol cependant, qui est naturel : c’est une sorte de témoignage, du côté tsutsi, qui ont été persécutés, mais n’ont pas toujours eu le beau rôle … Dans ce roman, utiliser des jeunes filles purs et frêles aident à propager l’idée que les Tsutsis sont uniquement des victimes. Mais lorsqu’on regarde l’histoire de plus près, ce n’est pas si simple …

Un roman magnifique, à prendre pourtant avec précaution car les tensions sont toujours très importantes au Rwanda autour de cette question, non réglée depuis des décennies.