Trouvé par hasard à la célèbre Griffe noire, qui encensait cet auteur méconnu d’Europe de l’Est, interdit en Hongrie jusqu’en 1990, j’ai savouré ce petit bijou romanesque, qui par certains côtés m’a rappelé les courts romans de Stefan Zweig, que j’aime beaucoup.

L’intrigue est simple : seul dans son château, un général vieillit, attendant. « On se prépare parfois, la vie durant, à quelque chose. On commence par être blessé et on veut se venger. Puis on attend. Le général attendait depuis fort longtemps et ne savait même plus à quel moment l’offense et le désir de vengeance s’étaient transformés en attente. »Or, un soir, on annonce le Capitaine, qui revient apparemment après 41 ans d’absence. 41 ans et 43 jours très précisément, compte le Général. Celui-ci se prépare à la visite de ce Conrad, dont on ne sait rien au départ; redonnant le luxe d’antan à son manoir, redisposant les choses telles qu’elles étaient il y a plus de 40 ans.

En attendant le dîner, le général se remémore le passé, et l’amitié très forte qui a uni deux garçons à l’Académie militaire, dès leurs dix ans. Il décrit une amitié très pure entre lui, fils d’un officier de la Garde, très riche; et Conrad, dont les parents ont donné tous ce qu’ils ont pu pour qu’il embrasse la voie militaire. Ils sont très différents, et pourtant : « Les deux enfants comprenaient qu’ils vivaient un moment privilégié, miraculeux de la vie ».

Durant plus de 20 ans, ils se côtoient. Et puis advient la rupture. Et la fuite inexpliquée de Conrad dans de lointaines tropiques.

Une fois Conrad arrivé, le dîner commence mais se transforme rapidement en un monologue du général, qui déverse les pensées et l’amertume des 40 dernières années, passées seul depuis la mort de sa femme, à réfléchir à ce qui a pu se passer pour que leur amitié se perde. On se rend compte qu’il en est parfaitement conscient.

Mais cette histoire classique d’adultère est transformée par Sandor Marai en un véritable joyau de discours. Conrad est acculé par le général, ce dernier ne le laisse pas parler. Il avait simplement besoin de lui pour confirmer tous ses soupçons, qui s’avèrent vrais.

Au milieu de ce drame humain dont nous parvenons à la conclusion, le général montre également qu’il a beaucoup lu, beaucoup réfléchi sur la nature humaine. C’est grâce à ses lectures qu’il a pu comprendre les causes réelles de la fuite de Conrad. Conrad, si différent de lui, le parent pauvre, le musicien. A qui le général reproche d’avoir trahi alors que « l’amitié est le lien humain le plus noble. »

Or l’habilité du récit est que l’on a en réalité deux narrations : la première, par le général, qui retrace l’amitié brillante entre les jeunes garçons. Et puis, au fil du discours, on découvre la véritable histoire, celle dont il n’a pas pris conscience au moment où elle se déroulait : que Conrad le haïssait pour sa richesse, sa réussite, alors que lui, artiste, n’a jamais aimé la vie militaire. Et lorsqu’une femme passe, Christine, c’est le général qu’elle épouse. A partir de là, aucune amitié n’est possible.

J’ai ressenti beaucoup de pitié pour ce vieux général qui se livre. On sent qu’il n’est pas très intelligent mais que ces longues soirées passées seules l’ont rendu sage. Il a conscience de la vanité de la vengeance qu’il veut exercer envers Conrad au cours de ce dîner, mais il veut aller jusqu’au bout, clore leur relation interrompue 40 ans plus tôt.

Dans un monde qui se disloque (après la Première guerre mondiale), les deux vieillards se haïssent avec lassitude, faisant le constat qu’ils sont toujours aussi différents. Cette différence se cristallise dans la musique, qu’adore Conrad, et que ne peux comprendre le vieux militaire : « J’abhorre ce langage secret dans lequel certaines personnes s’entretiennent, se communiquent des choses vagues, irrégulières, oui je pense souvent qu’il leur sert même à se dire des choses immorales. »

Au final, vous l’aurez compris, c’est un roman très riche, qui m’a touchée et m’a fait réfléchir.

Un roman universel.

Un roman tranquille, sans violence. Un huis clos terrible pourtant. Un monologue de fin de vie. Une dernière parenthèse, et un soupir avant la fin.

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23/80 ! HONGRIE