« Ils se sont donné leurs prénoms, se sont donné du feu, se sont donnés des clopes. »

« Ils » ce sont le jeune appelé Aliocha et Hélène, une Française qu’il rencontre dans le train le menant vers la Sibérie, où il devra effectuer son service. Refusant de tout son être cet exil lointain, Aliocha décide de déserter. Il se réfugie dans la cabine d’Hélène. Commence alors une promiscuité forcée, où la barrière de la langue et leur différence de culture et de condition créent malentendus sur malentendus.

Le temps de ce voyage interminable au milieu des steppes glacées de Russie, Maylis de Kerangal dessine un huis clos feutré, où la tension et la violence sont cachées, sans pour autant être inexistantes.

J’ai réellement vécu ce court roman, par une lecture en un seul trait. J’ai eu froid comme eux, j’ai ressenti leur malaise, la soif de liberté d’Aliocha, le désir de solitude d’Hélène, leur volonté de fuite qui les lie malgré tout le reste. Pas question d’amour ni d’amitié dans ce texte, seulement de rapports entre deux êtres, seulement d’humanité. On entre dans une forme de littérature qui s’affranchit des temps et des lieux, une littérature de la rencontre, qui appelle un bagage culturel universel, l’appel de la liberté, de la nature. La soif de vivre.

Ce roman est, pour moi, le meilleur des 4 premiers livres lus pour le Prix Océans. Au contraire de Notre-Dame du Nil, mon second choix, dans lequel j’ai appris un certain nombre de choses, ici l’auteur a parlé directement à mes sentiments, par sa plume poétique, nous offrant un coin de Russie, par les yeux d’une Française, qui ne connaît de ce grand pays qu’un peu de sa littérature, tout comme moi : « Elle a de la Russie une vision tragique et lacunaire, montage confus où s’enchaînent  la chute fatale d’un landau dans un escalier monumental d’Odessa, le tison brûlant sur les yeux de Michel Strogoff … « . Et pourtant la Russie ce n’est pas (que) ça. La Russie c’est Aliocha, son refus d’être contraint, ses peurs, sa jeunesse et son avenir qui s’ouvre et s’éclaire grâce aux gestes de deux femmes dans un train.

Et puis l’arrivée, avec un goût de fin du monde, de bord du monde.

« Le silence est tel après le vacarme du train que chaque bruit explose, vit sa vie de bruit, un crissement d’herbe, un froissement de plume, une plaque de terre qui craque, l’écho de leur présence sous le ciel qui se charge en encre, toutes sonorités qui sont comme la dorsale de l’espace, et leurs voix elles aussi sont d’une autre matière. »

De loin, mon coup de coeur pour cette sélection du Prix Océans. 

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