En 1936, le Pays basque tombent aux mains des franquistes. Jusque-là heureuse et prospère, la famille d’Aïta, d’Ama et de leur 3 enfants, va être prise dans la tourmente de la guerre.

Car les frères d’Ama sont des activistes républicains et toute la famille est menacée d’arrestation. Prévenue à temps, elle a le temps de passer la frontière, et ils s’installent temporairement chez une amie en France. Sauf qu’il devient bientôt évident que le temporaire va se transformer en définitif, car le pouvoir semble bien installé. 

Force est donc de s‘habituer à ce nouveau pays, mais aussi à la misère qui a accompagné leur fuite. D’une vie aisée, avec des domestiques, la famille d’Aïta passe à une vie pauvre, ouvrière puis fermière. Petit à petit, les rêves faits tombent dans l’oubli. Les enfants grandissent, apprennent le français. La France devient leur pays. Et le retour n’est plus possible.

« Nous sommes ici depuis de si nombreux mois et je réalise seulement au soir de cette triste journée que nous avons vécu uniquement dans l’espoir du retour. Ce rêve a lentement embrumé nos esprits, et maintenant la réalité nous frappe de plein fouet, fermant brutalement les frontières. Tant que le dictateur sera au pouvoir, nous ne pourrons pas revenir, nous le savonsJe ressens une blessure vive, une blessure de chair indescriptible, l’amour d’une terre, de ses odeurs, de ses rires, de sa langue que je perds irrémédiablement. J’y laisse mon insouciance, une légèreté de l’âme qui depuis trois ans s’est plombée de silences et de faux espoirs. »

Être ensemble, c’est tout ce qui compte : au fil des années, cette simple phrase sera leur raison de vivre. Elle sera le leitmotiv de ce roman familial qui retrace la vie de gens simples, mais attachants, pour qui les liens familiaux sont tout ce qui leur reste de leur passé. Malgré l’arrestation des oncles, des cousins, une nouvelle guerre, des trafics divers, ils parviendront à rester unis, forts, et à offrir une vie décente à leurs enfants. Des enfants qui s’efforcent de comprendre, dans le silence des adultes, pourquoi cette fuite. Des enfants qui, chacun à leur façon, ressentent cette émigration comme une contrainte, une liberté ou une opportunité. Chacun à leur manière se lancent dans cette nouvelle vie, dans une langue qu’ils comprennent à peine, dans une région inconnue. « En traversant la Bidassoa, Otzan a senti que son âme se fissurait, se brisait. Depuis, il jongle avec les éclats épars en tremblant de se couper les doigts. »

Mais ce roman c’est aussi celui d’une histoire d’amour, entre Ama et Aïta, au fil de tendres épisodes qui montrent que c’est cet amour qui a permis à la famille de survivre, un socle inébranlable : « Aïta aime Ama de la même manière, sans l’ombre d’un raisonnement. Il l’aime, c’est tout. Il ne s’est pas demandé pourquoi ils avaient fui. Il a à peine ressenti l’injustice d’avoir tout laissé. Il aime cette femme de tout son corps, de toute sa pensée. Sa vie est là, près d’elle. »

En de courts chapitres, entre un récit distancié et des extraits du carnet dans lequel Ama se livre année après année, Léonor de Recondo nous fait vivre au plus près de cette famille d’exilés, évitant les larmes, le pathos, dans un roman aux émotions très fortes. Loin du fracas de romans à rebondissement, ce roman est un moment de pause, d’abandon, qui m’a fait vibré. Pendant une journée, j’ai eu l’impression d’avoir vécu auprès de cette famille, dans leur ferme des Landes.

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Violoniste virtuose, Léonor de Récondo, a déjà remarquée pour son premier roman La grâce du cyprès blanc (Le temps qu’il fait – 2010). Rêves oubliés est l’histoire de la famille de Léonor de Recondo, son père ayant dû fuir l’Espagne en 1936. Connaissant peu cette partie de sa famille, elle a voulu se la réapproprier, et les rencontrer, à travers l’écriture.