Bizango n.m. 1. En Haïti, membre d’une société secrète doté du pouvoir de se dévêtir de sa peur humaine et d’adopter toute autre forme de son choix, le plus souvent celle d’un animal volant ou rampant. 2. MOINS USITÉ Victime d’un tel sorcier, condamnée à se métamorphoser en bête carnivore à la tombée de la nuit.

Cette figure de la mythologie vaudou haïtienne, Stanley Péan l’a tirée de « ces contes qui avaient bercé son enfance en Haïti, ces récits fantasmagoriques où, la nuit venue, des messieurs en apparence normaux se dévêtaient de leur peau humaine pour révéler l’ignominie qu’ils n’osaient montrer à la lumière du jour. Et si ce n’étaient pas que des contes à tirer dans la grande cour, à la brunante? Et si de pareilles créatures déambulaient pour de vrai sur terre? ». 

A partir de cette question, l’auteur québécois construit un roman hallucinant où ce véritable caméléon intervient dans la vie des gens, sous la forme d’un être cher qu’ils ont perdu. Il y a de quoi devenir fou parfois, et pourtant, si on ne l’énerve pas, il peut même sauver des vies … 

Le bizango de Stanley Péan a en effet des allures de justicier masqué. Agissant dans des bas-fonds de Montréal, au milieu des gangs, de la violence, du sexe et de la drogue, il va particulièrement prendre à coeur la protection d’une jeune prostituée, Gemme, supposée être restée pure. Mais protéger cette jeune fille va mettre en fureur les patrons des gangs, engendrant une cascade de violences et de meurtres contre lesquels la police semble totalement impuissante (et corrompue).

Plus j’y pense, plus ce bizango me fait d’ailleurs penser à l’histoire de Batman (et autres super-héros) … inconnu, on le prend pour un ennemi ; il agit sans travailler avec la police qui est véreuse, et pourtant un policier essayera de démêler la vérité (« Pour rompre le cycle de la violence, il fallait d’abord que chacun consente à refuser la tentation de prendre justice entre ses propres mains ».) Enfin la prostituée remise dans le droit chemin … bon, bref une histoire extrêmement classique.

Si ce n’est la notion même de bizango qui m’a profondément intéressée, j’aurai sûrement détesté ce livre. Car ce dernier ne sait pas lui-même qui il est. Comme on peut le voir lors de sa rencontre avec un sage vaudou.

« En jetant ce coup d’oeil dans l’âme de son visiteur, il avait l’impression d’avoir ouvert une porte sur le chaos absolu de ces vies humaines auxquelles nul ne saurait donner un sens concret. 

Et pendant une fraction de seconde, Papy Boko constata l’ampleur de la tristesse, de la douleur, de la solitude de cet être qui n’avait pas choisi d’être une outre à souvenirs éventés.

Quel chaos ! Comment peux-tu vivre avec tout ça dans ta tête ?

– Qui a dit que j’y arrive ?  » eut-il envie de répondre. »

Ce caméléon, plutôt qu’un être supérieur, a plutôt l’air d’un homme malheureux traînant une terrible malédiction, celle d’être perméable aux désirs et aux attentes d’autrui, même si la concrétisation de ces désirs et attentes leur feront plus de mal qu’autre chose.

Et puis, alors que tout le monde s’en méfie, le monstre n’est pourtant pas toujours celui qu’on croit ..

 

« En secouant la tête, Gemme se rappela soudain qu’il existait des hommes qui n’avaient nul besoin de se défaire de leur peau de tous les jours pour se conduire en véritables monstres. »

Pour conclure, cette histoire m’a intéressée pour son fonds, et son personnage. Après, c’est une succession d’évènements violents, de scènes sexuelles horribles, de massacres de la langue, de racisme, de machisme, etc.

Un véritable cocktail supposé être celui des quartiers pauvres de Montréal, mais qui m’a semblé aller trop loin, à la limite de la caricature. D’ailleurs, une des scènes centrales est celle de l’émission télévisuelle interrogeant des spécialistes, qui affirment que la société entière est focalisée sur une population « à risques », ici les émigrés haïtiens alors qu’ils ne représentent que 2% de la délinquance. C’est seulement à cet endroit que l’on sent que Stanley Péan veut être un auteur engagé, alors qu’il se réclame de Camus, Vian, etc. Mais le message, noyé dans les péripéties sanglantes, a eu du mal à passer chez moi. 

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Haïti – 24/80