A la croisée des chemins entre le Robinson Crusoé historique de Daniel Defoe et le Vendredi ou les limbes du Pacifique de Tournier, Patrick Chamoiseau nous propose sa propre réécriture du mythe littéraire énorme qu’est Robinson. 

En ce qui concerne la narration, le choix est porté sur un récit-fleuve par « Robinson » lui-même, avec l’utilisation presque exclusive du point-virgule pour toute ponctuation (avec la virgule) : « étrange, le point-virgule, il n’arrête pas mais précipite, quelquefois il suspend légérement, mais précipite quand même. » (L’atelier de l’empreinte. Chutes et note). Un point-virgule qui impacte le rythme et le sens du texte, comme on le verra par la suite.

Robinson s’est installé sur son île. Bizarrement, il ne se rappelle pas comment il est arrivé là, attaché à un baudrier qui porte ce seul nom : Robinson Crusoé. Sans identité, il décide de l’adopter.

« j’avais conscience que ma perte de mémoire avait effacé tout rapport à ma propre personne, mais cette altérité si radicale, qui surgissait dans ce que mon moi-même avait de plus fondamental, m’était très difficile à vivre ; j’habitais un étranger; »

Cependant, la vie s’organise, les années passent et il remplit toutes les tâches décrites dans les deux Robinson précédents : occupant l’île comme un seigneur, il domestique, fabrique, cuisine. C’est la première partie, celle du constructeur. Et puis un jour, il découvre une empreinte de pas humain. Et c’est la frénésie. Après quelques mois où il perd la tête car il n’est plus habitué à la compagnie humaine, il décide de chercher cet être. Mais il est seul : « J’étais entré dans un douloureux rapport à moi-même. » C’est le début d’une lente évolution, qui fait écho ici davantage au texte de Tournier.

Je ne veux pas dévoiler plus du cheminement du personnage, de la peur de la mort à l’accomplissement de la beauté et de l’art.

Le roman se décline en plusieurs phases bien distinctes qui toutes représentent une facette de l’humanité : l’idiot dans sa caverne, puis sa sortie, sa redécouverte de l’île qu’il n’avait jamais vraiment vu, aveuglé par sa frénésie de maîtrise de la nature. C’est l’allégorie de la caverne de Platon. D’ailleurs Chamoiseau fait le choix de lui laisser Héraclite et Parménide entre les mains, alors que le Robinson de Defoe n’a que la Bible. Une différence de lectures qui éclaire le décalage entre les deux oeuvres.

La réécriture de Chamoiseau est intéressante car elle examine le rapport du naufragé avec lui-même. On voit comment il se perd, se reprend en main, reprend conscience de lui-même, de son attitude, de son physique. On suit comment il tend à plusieurs reprises à la limite extrême de la raison. Le débit saccadé du texte rend le risque de la folie encore plus présent.

Petit à petit, il décortique tout ce qui fait l’homme : le désir de possession, la parole, la pensée, la nécessité de nommer les choses, et puis l’art, dont « Robinson » s’aperçoit qu’il est l’acte ultime et que tout le reste est vain. Son regard s’affirme, induit de la lumière dans tout ce qu’il voit, observe : « je n’éprouvais aucune envie de construire, de chasser, de régenter ce lieu, seulement le désir immense de percevoir ce Quoi que le faste naturel de l’île me laissait supposer, et qui était en elle, tout comme il était en moi. »

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« Au bout de tout cela, seigneur, j’étais tombé en connaissance, c’est-à-dire dans ce questionnement angoissé sur ce que j’étais dans cette île, avec la certitude de garder cette question comme un inatteignable soleil tout autant qu’un mapian, comme disent les nègres de plantation à propos de ces blessures qui ne guérissent jamais …; »

Servi par une langue magnifique, le texte de Patrick Chamoiseau nous transporte sur cette île, aussi bien dans cette nature luxuriante et bienveillante, qu’en plein coeur d’une réflexion philosophique sur la condition humaine, sur l’individu, par le parcours fin et sensible d’un personnage mythique revisité.

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