« la littérature véritable, à savoir celle qui, en deçà ou au-delà de l’écume des événements immédiats, relie entre elles, dans le temps et dans l’espace, les âmes fraternelles, n’a sans doute pas sa source dans le langage ni dans l’habileté rhétorique mais plutôt au plus profond de l’âme communautaire des peuples et fatalement donc (qu’on le sache expressément ou non) dans les plus vieux mythes consacrés par les traditions et que l’imagination moderne réinvente, bref que l’esprit du temps habille de parures nouvelles, combine de façon inusitée, sans jamais en modifier pourtant la teneur pérenne. » Denis Grozdanovitch

Alors que je venais d’attaquer ce monument de la littérature russe, presque sans trembler face à ses 1200 pages, je suis tombée sur cette citation de Grozdanovitch, qui me semble parfaitement définir ce que j’ai ressenti à la lecture de Tolstoï. L’impression de lire un chef d’œuvre universel, qui, bien qu’ancré dans la tradition russe, la dépasse et la sublime.

Cela fait un moment que je repousse ce moment : écrire ma chronique de ce pavé, effrayée par avance de l’ampleur la tâche. Reprendre toutes les citations, analyser, et surtout condenser en une demi-page mon expérience d’un mois de lecture. Cet article sera donc long, je m’en excuse. Mais on ne lit pas impunément des chef d’œuvre. Il faut l’assumer, si on veut en parler. De même, je ne suis pas critique littéraire, je jette seulement des pistes d’analyse et de ressenti personnels, qui vous parleront ou pas …

« J’ai lu Guerre et Paix. Ça parle de la Russie. » déclare Woody Allen. Ce sera mon point de départ. Car la Russie est bien le personnage central de ces 1200 pages : on vit, on se bat, on meurt pour elle. Comme pendant, tour à tour amie, modèle, envahisseur, ennemi puis mythe : la France.

« L’intrigue » est assez simple : le fonds de l’histoire, c’est l’Histoire, les guerres napoléoniennes, d’Austerlitz à Waterloo qui influent la vie de personnages que l’on suit sur une vingtaine d’années. D’où l’opposition entre les différentes périodes de guerre – magistralement décrites – qui ne concernent que les hommes; et les périodes de paix, où les intrigues de cour des aristocrates reprennent.

J’ai dévoré les deux premiers tomes comme des petits pains : avalant les pages de guerre, les chapitres de réflexion sur l’histoire, l’évolution des personnages qui illustrent chacun à leur manière les facettes de la société russe – bourgeoise et aristocrate seulement, le peuple russe étant pratiquement absent en temps de paix. Passionnée d’Histoire, j’ai pourtant fini par me lasser – non pas des descriptions des batailles – mais plutôt des longues considérations du romancier sur le cours de l’histoire, la société, parties qui représentent pratiquement tout le quatrième volume. Comme si Tolstoï s’était lassé de faire croire qu’il écrivait un roman, et affichait ouvertement son goût pour les considérations philosophiques. Malheureusement pour lui, ces démonstrations sont maladroites et lourdes.

Et pourtant la puissance romanesque de ce texte est formidable : les Rostov et compagnie sont attachants malgré leurs choix, leurs défauts. Ils sont terriblement réels et vivants. Car Tolstoï met en avant des anti-héros, pour lui « il n’y a pas de grands hommes ». C’est en les faisant agir, vivre, que l’auteur défend le mieux ses idées. Par exemple le fatalisme historique qu’il décrit est parfaitement incarné par le général Koutouzov, qui aura raison envers et contre tous les autres. D’un autre côté, Pierre, un des personnages que l’on suit le plus, passe de l’indifférence à la religion, dans une recherche de lui-même qui n’aboutira à rien, et fait écho aux incertitudes de Tolstoï lui-même : « Pierre était un de ces chambellans en non-activité terminant leurs jours à Moscou comme il y en avait des centaines. » Et il se méprise pour ça, pour sa mollesse, son manque d’ambition, la vie dorée offerte par la société, une société trompeuse et oisive.

Au final, le véritable acteur de ce roman c’est le peuple russe en entier, le peuple russe en mouvement pour combattre l’envahisseur et d’où vient de magnifiques actions, qui étonnent sans cesse les brillants officiers issus de la puissante Académie militaire. Car les Russes combattent avec leur cœur, pour défendre leurs terres, alors que les riches combattent l’idéologie de Napoléon. Tolstoï nous a offert une véritable épopée – amour de la patrie, de la gloire et de la grandeur des armes russes, qui paraissent pourtant dérisoires face aux milliers de morts occasionnés.

« Car la vie, pendant ce temps, la vraie vie des hommes, avec ses intérêts essentiels,  santé, maladie, travail, repos, avec ses intérêts d’un autre ordre, pensée, science, poésie, musique, amour, amitié, haine, passions, continuait comme par le passé, indépendamment et en dehors de toutes les réformes et de la bonne ou mauvaise entente avec Napoléon Bonaparte. »

Influencé par les anciens et grands de son temps – Rousseau, Dickens, Balzac et surtout Stendhal – son roman est l’apogée de la littérature du XIXe.

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