Ces nouvelles de la grande écrivaine américaine Edith Wharton ont été écrites entre 1908 et 1965. Dans chacun de ces textes, d’une vingtaine de pages environ, l’histoire d’une femme est racontée. Et chacun de ces textes est un petit bijou. 

Dans ce billet, l’idée n’est pas de vous raconter chaque nouvelle, mais bien d’en analyser les plus intéressantes, qui sont le reflet de ce que j’avais aimé trouver dans Le Temps de l’Innocence, lu il y a quelques mois.

Sur la dizaine de nouvelles proposées dans ce recueil, j’en ai donc sélectionné quatre. Elles ont toutes en commun un style parfait, et une construction maîtrisée avec une chute adéquate si importante dans une nouvelle. Elles ont toutes en commun que page après page, ce furent des coups de coeur littéraires pour moi.

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Mrs Manstey

La première nouvelle du recueil est simple : une vieille dame n’a plus rien au monde que son petit chez-soi et la vue qu’elle a de la fenêtre, sur un magnifique arbre et sur la ville. Un jour, son monde va basculer.

Ce que j’ai particulièrement apprécié ici, c’est la grande sensibilité qui se dégage de ces pages. Au départ la bonne dame paraît insignifiante, limite commère, car elle reste assise toute la journée. Mais en réalité, son voyage est intérieur et l’on comprend que son esprit est d’une grande richesse. Edith Wharton illustre ici le gouffre qu’il peut y avoir entre les apparences et la réalité; mais également l’importance de la contemplation, du calme, et du passage du temps au fil des saisons et de la floraison de l’unique arbre de la cour.

« Peut-être Mrs Manstey était-elle au fond une artiste; en tout cas, elle était sensible à des changements et à des nuances invisibles à un oeil ordinaire, et elle aimait de la même façon le verdoiement du printemps et le treillis noir des arbres sur le soufre froid du ciel à la fin d’une journée enneigée. »

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Le tableau mouvant

L’histoire d’un grand amour (« Chacun de nous deux avait tellement vécu dans le cœur et l’esprit de l’autre, que la conscience de ce qu’elle aurait pensé et senti illuminait tout ce que je faisais. »), d’un malentendu et d’un étrange tableau qui rappelle Le Portrait de Dorian Gray. Ce dernier, représentant la femme d’un riche bourgeois bientôt veuf, va cristalliser les tensions entre le peintre et le mari. Il symbolise la perte, le cours du temps.

« Ce portrait, avec tous ses mérites, parut un simple incident dans le développement de leur double destinée, une note en bas du texte enluminé de leurs vies. Ce ne fut que par la suite qu’il acquit la signification des dernières paroles prononcées sur un seuil destiné à ne plus jamais être franchi. »

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Le prétexte

Cette nouvelle m’a fait en partie penser au Temps de l’Innocence, par son contexte et par le type de personnage qu’elle met en scène. Une femme d’âge mûr a l’impression de rajeunir lorsqu’un jeune homme,  gentleman anglais parfait, lui montre son intérêt. Puis il disparaît et ne reste que les souvenirs, et une vie obscurcie par les questionnements car l’aventure a révélé l’hypocrisie de la société et la tentation du romanesque en Margaret. Ses réflexions, ses tourments nous sont rendus plus vivants par le dilemme qu’elle doit affronter, qui se révèlera aussi faux que l’amour du jeune homme …

« Chacune de ces photographies ouvrait une fenêtre sur cette vie que Margaret avait essayé de se figurer dès qu’elle avait connu Guy – une vie tellement riche, tellement romantique, dans de simples circonstances quotidiennes, car tellement saturées de références historiques et d’allusions poétiques, qu’elle se sentait presque oppressée par le parfum de son atmosphère lointaine. »

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Une affaire de charme

Cette dernière nouvelle se démarque par l’humour qui s’en dégage. Tout au long de ma lecture, j’ai levé un sourcil étonné. Elle raconte la vie d’un homme qui a eu le malheur d’épouser une femme d’Europe de l’Est, avec une très très grande famille. Des frères, sœurs, cousins apparaissent chaque jour, tous plus pauvres les uns que les autres, et le pauvre homme –  quoique riche – doit bien s’en charger. L’intelligence du récit – et du héros – réside en sa capacité à s’adapter à ces situations, à s’en tirer à chaque coup avec bénéfice, tout en faisant le bien autour de lui. Comme un roman d’apprentissage de la charité, et de connaissance de la nature humaine. Une nouvelle très intéressante.

« Il avait appris, presque dès la maternelle, à discerner et à orienter les éléments moteurs d’une transaction d’affaires; mais quant aux autres courants de la nature humaine, il n’en savait pas plus que s’il était resté à la maternelle. »

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Ces nouvelles sont donc très différentes, même si elles traitent toutes d’un aspect de la nature humaine, et qu’elles sont dotées d’une analyse psychologique très fine qui est la marque de Wharton.

Une promenade au coeur du New-York distingué, dont elle dénonce sans relâche l’hypocrisie et le cynisme ambiant.

Le premier !