Après moult hésitations, j’ai trouvé plus intéressant de chroniquer ces deux essais en même temps, car ils se complètent, même si je les ai lu avec un intervalle assez long entre les deux.

Avec mon meilleur souvenir

Dans ce court essai, Françoise Sagan se livre par petites touches. Elle ne se contente pas de parler de gens qu’elle a connu, mais elle explique ses goûts et ses plaisirs, comme si elle se défendait contre les nombreuses attaques de détracteurs la considérant comme un écrivain « frivole » et de la jet-set. Or Sagan est bien plus que cela.

L’essai alterne donc des témoignages de rencontres (Billie Holyday, Tennessee Williams, Orson Welles, Noureev, Sartre) avec des chapitres thématiques (la vitesse, le jeu, le théâtre, St Tropez, les lectures).

Lors des rencontres – grandioses avec Orson Welles, désespérée avec Billie Holyday et Tennessee Williams – , Sagan laisse éclater sa grande sensibilité, la chance qu’elle a de côtoyer des géants, qu’ils soient musiciens, cinéastes ou écrivains. Du moment qu’on y retrouve l’Art. Des portraits, des clichés pris sur le vif qui rend ces histoires inoubliables. On en apprend plus sur sa grande humilité et sa facilité à aimer.

En ce qui concerne les thématiques abordées, elles concentrent tout ce en quoi Sagan s’est intéressée toute sa vie, et explique ce qui l’a attiré. Par exemple pour la vitesse :

« Les tempo de la vitesse ne sont pas ceux de la musique. Dans une symphonie, ce n’est pas l’allegro, le vivace ou le furioso qui correspond au deux cents à l’heure, mais l’andante, mouvement lent, majestueux, sorte de plage où l’on parvient au-dessus d’une certaine vitesse, et où la voiture ne se débat plus, n’accélère plus et où, tout au contraire, elle se laisse aller, en même temps que le corps, à une sorte de vertige éveillé, attentif, et que l’on a coutume de nommer « grisant ».

« Cette vitesse où quelque chose en soi dépasse quelque chose d’extérieur à soi, cet instant où les violences incontrôlées s’échappent d’un engin ou d’un animal redevenu sauvage et que l’intelligence et la sensibilité, l’adresse – la sensualité aussi – contrôlent à peine, insuffisamment en tout cas pour ne pas en faire un plaisir, insuffisamment pour ne pas lui laisser la possibilité d’être un plaisir mortel. »

Le jeu est évoqué un peu de la même manière, comme une ivresse, qui ne peut être comprise que par d’autres joueurs …

Mais j’ai surtout apprécié les deux chapitres concernant la littérature : son rapport au théâtre, qu’elle a toujours aimé mais dans lequel elle est un peu entrée par hasard; et ses lectures. Truffé d’anecdotes très drôles, elle admet n’être pas un bon metteur en scène. Mais on lui pardonne, ses pièces sont tellement bonnes !
Du côté de ses lectures, je ne l’ai que plus aimé car elle cite Camus comme deuxième révélation littéraire, avec L’homme révolté ! Sa première découverte fut Les nourritures terrestres de Gide, puis les Illuminations de Rimbaud, et enfin Proust …

Je vous laisse sur un magnifique éloge à la littérature :

« Quelqu’un avait écrit cela, quelqu’un avait eu le génie, le bonheur d’écrire cela, cela qui était la beauté sur la terre, qui était la preuve par neuf, la démonstration finale de ce que je soupçonnais depuis mon premier livre illustré, à savoir que la littérature était tout. Qu’elle était tout en soi, et que même si quelque aveugle, égaré dans les affaires ou les autres beaux-arts, l’ignorait encore, moi du moins, à présent, je le savais. Elle était tout : la plus, la pire, la fatale, et il n’y avait rien d’autre à faire, une fois qu’on le savait, rien d’autre que de se colleter avec elle et avec Les mots, ses esclaves et nos maîtres. Il fallait courir avec elle, se hisser vers elle et cela à n’importe quelle hauteur : et cela, même après avoir lu ce que je venais de lire, que je ne pourrais jamais écrire mais qui m’obligeait, de par sa beauté même, à courir dans le même sens. »

***

… et toute ma sympathie

Dans la continuité de cet essai, Sagan évoque tour à tour, avec son humour habituel :

Son village natal (« Il est très dangereux de parler de son pays natal ».);

L’écologie et le rapport de l’homme à la nature (« Il suffit, d’ailleurs, de lire les livres, romantiques ou pas, les livres que l’on aime et où, toujours, le pire qui puisse arriver à un homme est décrit par la phrase classique : « Et X … sentit le sol se dérober sous ses pieds, la Terre lui manquer. Après cela, il ne peut plus rien arriver au héros. »);

La relation entre George Sand et Musset« Peut-être aussi parce que la Littérature était un peu lasse de n’entendre s’élever partout, depuis le début des siècles, dans le brouhaha de l’histoire, que toutes ces grosses voix rauques et masculines, peut-être avait-elle envie d’un ton plus distrait ou plus futile ou plus dégagé ou plus sincère. Et là, peut-être était-ce, en fait, la force de Sand que cette sincérité qui la mettait au sommet dans ses oeuvres et en enfer dans sa vie personnelle. » (citation spéciale pour George)

« C’était une époque où le sentiment était roi ». « Ecrire était un acte sacré, être imprimé était un idéal inaccessible et la littérature était considérée comme un art, un art réservé aux écrivains. Epoque, comme on le voit, des plus retardataires, mais où fleurissaient quand même quelques beaux talents aussi évidents et divers que Stendhal, Flaubert, Hugo, et tant d’autres. »

Les débats télévisés (bizarrement avec les mêmes stéréotypes que les nôtres, 30 ans plus tard) : quelques pages brillantes à lire absolument où elle analyse les différentes personnes qui interviennent et les schémas, toujours les mêmes, qui reviennent.

Catherine Deneuve, Ava Gardner, et bien d’autres encore qu’elle a pu rencontrer et dont elle analyse finement le comportement social et personnel.

En bref, un essai encore intéressant qui nous en apprend à la fois sur Sagan, ce dont je ne me lasse jamais, et sur les différentes époques qu’elle a traversées.