« Initialement, je pensais écrire mon texte sans titre pour mon père. […] A mesure que les mois passaient, que le texte devenait plus long et plus compliqué, j’en suis venue à douter que ce soit sage. Car, à mon insu, en composant mon texte sur Minette Swift, je composais un texte-ombre qui n’avait pas grand-chose à voir avec elle. […] Ce texte est une enquête sur Max Meade et un portrait de la fille qui l’a trahi. »

C’est grâce à ces quelques lignes de la fin que j’ai compris que l’objet de ce roman n’était pas la relation entre Genna Meade, descendante de révolutionnaires, et Minette Swift, étudiante noire descendante d’esclaves, mais un règlement de comptes entre Genna et sa famille. Une famille anormale entre un père révolutionnaire, une mère hystérique, un frère qui a fui tout ça. L’histoire d’une jeune fille sensible qui a essayé de se construire au milieu de ce chaos, et la revanche qu’elle a exercé, grâce au catalyseur que fut Minette Swift.

Du jour où elles en vinrent à partager la même chambre à l’université, Genna fait tout pour entrer dans les bonnes grâces de cette drôle d’étudiante noire, mal dans sa peau, rébarbative aux rires, à l’amitié, à la fraternité. On se demande pourquoi Genna s’acharne autant. Mais au fur et à mesure du récit, où celle-ci se dévoile, on comprend qu’elle est terriblement seule, sous la pression de la figure paternelle, avocat réactionnaire mondialement connu. Et c’est justement parce que Minette Swift se fiche de ça, parce qu’elle l’intrigue par son indifférence à tout, que Genna s’y attache de plus en plus.

Incroyable roman familial, ce texte m’a énormément touché, par la figure de Genna principalement, alors que Minette m’a proprement énervée : « Après sa mort terrible, je ne dirais pas de Minette Swift qu’elle était perturbée, irrationnelle, paranoïaque, comme d’autres semblaient souhaiter croire qu’elle l’avait été. » Et pourtant c’est bien ce portrait que Genna nous trace de sa camarade de chambre qui n’a jamais voulu être intégrée à l’université et trame d’horribles actes pour s’en sortir.

Dans le contexte de l’Amérique des années 1970, alors que le racisme est si présent, quoique très mal vu, les thèmes de discrimination, races, se croisent et se recroisent très finement, à la fois par Minette et par Max Meade et ses combats. Deux personnages clés dans la vie de Genna, deux figures terrifiantes auprès desquelles elle essaye de trouver sa place. Deux figures au destin terrible.

Je n’en dirais pas plus. Seulement que c’était mon premier Oates et que j’ai été impressionnée par la langue, la finesse de l’analyse, la montée en puissance de l’histoire. Pour moi, ce roman est de la graine de classique à l’avenir.