Lorsque les plus âgés annoncèrent que notre départ aurait lieu le lendemain, mes frères et moi sentîmes l’excitation du voyage monter en nous. Mais pour ma part, j’étais inquiet. Serai-je à la hauteur de ce que l’on attendait de moi ? Ce départ était un événement essentiel dans notre vie, et je devais me montrer digne de cette épreuve. Seuls quelques-uns d’entre nous étaient choisis, un choix effectué en fonction de notre date de naissance – et beaucoup nous enviaient. Nous avions ainsi été préparés très jeunes à ce qui nous attendait. Ce destin sur lequel de nombreuses légendes circulaient, certaines joyeuses, d’autres plus incertaines. L’effet combiné de ces histoires expliquait la confusion de mon esprit.

Cette nuit fut la plus longue que je connus. Je repassais sans arrêt dans ma tête ce qu’on m’avait appris, et, je dois le dire, je ne me sentais pas prêt. Mais il était trop tard. Une dernière toilette, et nous étions partis, sous la lumière crue du grand hangar, bientôt remplacée par celle plus douce du jour naissant.

Au début du voyage, mes frères et moi eûmes la chance d’être placés au même endroit. Puis, à chaque arrêt, certains d’entre eux disparaissaient.

Enfin, nous arrivâmes à notre destination.

Une nouvelle toilette, par des mains plus tendres quoique pressées, et enfin, on nous indiquait notre place définitive. C’était l’heure. J’entendis les premiers carillons, ces notes joyeuses rapportées dans un certain nombre de légendes et qui annonçaient le début de l’épreuve.

« Ça y est, c’est le moment ! », me dis-je.

Mais à mon grand désespoir, les semaines passèrent. Certains de mes frères partirent encore, beaucoup de mes cousins aussi, rencontrés sur place. Mais je restais. Parfois je bougeais, mais invariablement je revenais à ma place.

Jour après jour, je voyais approcher la Date Fatale. Celle où l’on décide que nous avons eu notre chance. Cette Date faisait partie des légendes les plus noires qui circulaient sous le hangar. Ici encore, on se les chuchotait, amplifiant ma terreur.

Un matin, en me réveillant aux premiers carillons, je perçus une tension diffuse. C’était le Jour. Le Dernier Jour. Ce soir, si rien ne s’était passé, ce serait la fin. Il ne servirait plus à rien d’espérer, et ma vie serait finie, alors qu’elle avait commencé il y a quelques semaines seulement, et qu’elle paraissait si prometteuse ! Mais je refusais de me laisser aller au désespoir. Il restait une journée.

Le ballet reprit. Le va-et-vient permanent qui me ramenait toujours au même point. J’avais beau être déterminé, et plein d’espoir, l’angoisse montait malgré tout. Je me remettais en question : qu’est-ce qui clochait ? Il y avait pourtant de la vie en moi, mes parents y avaient veillé. J’étais riche, plein de promesses. Mais il fallait me laisser ma chance.

Cette chance arriva, soudainement. Il n’y eut besoin que d’une minute. Un miracle. Un seul cri.

« Il me semble intéressant ce livre, je vous l’achète ! ».

Voilà, j’avais réussi ! Tandis que j’étais emballé et fourré dans un sac, en route vers mon nouveau domicile, je rayonnais tout en pensant : « Je l’ai fait. J’ai vaincu le terrible démon de la Rentrée Littéraire. »

Les légendes étaient bien loin derrière moi.